MÉDITERRANÉE (HISTOIRE DE LA)


MÉDITERRANÉE (HISTOIRE DE LA)
MÉDITERRANÉE (HISTOIRE DE LA)

C’est autour de la Méditerranée que se développèrent et s’épanouirent les civilisations de l’Antiquité classique grecque et romaine. Platon comparait les hommes à «des fourmis ou des grenouilles autour d’un étang». Quand on s’éloignait des rives de la mer intérieure, on entrait dans le pays hostile des Barbares. Pourtant, les premiers peuples civilisés qui prospérèrent près de ses rivages ne se soucièrent pas de la Méditerranée: les Mésopotamiens et les Égyptiens furent des terriens pour qui la mer n’était qu’une limite à leurs territoires ou à leurs entreprises. Cependant, dès les IIIe et IIe millénaires, les peuples marins de la Phénicie et du monde égéen frayèrent la voie. Au premier millénaire avant notre ère, la Méditerranée devint l’axe du monde antique, grâce aux Phéniciens et aux Carthaginois, et surtout grâce aux Grecs. Rome recueillit ensuite cet héritage et, en groupant sous son autorité toutes les rives de la mer intérieure, elle porta à son achèvement cette tendance à l’unité méditerranéenne que les Grecs avaient développée. La rupture de cette unité, lors des invasions barbares, fut l’une des composantes essentielles de la fin du monde antique.

Les Grandes Invasions, en déferlant sur la partie occidentale de l’Europe, entraînent le repli de l’Empire romain sur Byzance. Et Byzance même résistera mal à la pression de l’Islam. Mais aux alentours de l’an mille, l’Occident redevient plus actif (Normands, Vénitiens, Génois), et par les Croisades interrompt provisoirement l’expansion de l’Islam. La chute de Constantinople et l’établissement de l’hégémonie ottomane sur la Méditerranée orientale, la conquête du royaume arabe de Grenade par les Espagnols vont bouleverser à nouveau les relations politiques, économiques et culturelles entre l’Orient et l’Occident. La découverte des routes océaniques vers les richesses des Indes ultramarines (Amériques, Guinée, péninsule indienne, fabuleuses contrées à épices d’Extrême-Orient) et l’essor des pays ibériques (Portugal et Espagne), puis de leurs concurrents septentrionaux (Hollandais et Anglais) ravissent peu à peu à la Méditerranée son rôle de carrefour entre les mondes africain, asiatique et européen. Alors que les activités vitales de l’Europe se concentrent désormais sur la partie occidentale et les façades atlantiques du continent, la vieille mer méridionale prend figure de champ clos, où en d’incessantes guerres s’affrontent les ambitions hégémoniques françaises et espagnoles, puis se développe – croisade d’un nouveau style – l’antagonisme exaspéré entre une chrétienté (Venise, Naples, Rome, Malte) menée par l’Espagne et l’Islam ottoman expansionniste. Lépante, qui n’arrêta pas la pénétration ottomane dans le flanc sud-est de l’Europe, permit du moins pour un temps de délimiter les deux zones d’influence: la Méditerranée nord-occidentale dominée par l’Espagne; la Méditerranée orientale et méridionale réservée à la Porte et à ses vassaux.

Ainsi, frustrée d’une partie de son antique substance commerciale, écartée des nouveaux circuits économiques du monde, lourdement encadrée par les coûteux dispositifs militaires des impérialismes antagonistes, déchue de son rôle moteur en Europe, la Méditerranée est devenue (avec tout l’apparat de ses palais et de ses églises «baroques», de ses forteresses et de ses sérails) un lac subalterne. Pourtant, malgré les «avanies» dont le frappent les Ottomans, le commerce du Levant reste intéressant pour Venise et Raguse, pour Marseille surtout qui draine une part des productions de la régence d’Alger. Anglais et Hollandais – même si les Échelles sont de moindre intérêt au regard des Indes – savent aussi s’y frayer un chemin. Ailleurs, les relations commerciales ont le caractère localisé et provincial du cabotage ou des sauts de puce entre les îles génoises (Corse) ou espagnoles (Baléares, Sardaigne, Sicile). La haute mer est devenue le domaine des corsaires barbaresques, des galères de Malte ou des escadres qu’expédient en Méditerranée d’une part l’Angleterre de Cromwell et d’autre part la France de Louis XIV.

Mais l’irrémédiable décadence de la puissance espagnole, les vicissitudes, puis le déclin de l’Empire ottoman, les transformations territoriales et dynastiques des pays méditerranéens, l’effacement d’anciens protagonistes et l’entrée en scène de nouveaux venus secouent profondément, au XVIIIe siècle, la léthargie politique et économique de la conjoncture méditerranéenne. Restée bien secondaire au regard de l’extraordinaire essor des activités atlantiques, une réanimation de la Méditerranée s’amorce. Trop certaines de leur destin, Venise, Raguse, Gênes se survivent; par contre, Marseille, plus que jamais, prospère. Livourne surtout, mais aussi Naples, Barcelone, La Valette, Trieste reflètent la «reprise», les ambitions ou le rôle nouveau des États dont ils sont les ports. Dans l’Empire ottoman, les Grecs sous-tendent leur rôle politique et administratif devenu capital d’une activité commerciale qui, à tous les égards, prépare un réveil culturel et «national». Ce sont là les conséquences des Lumières qui, avec leur style propre – et même dans la Constantinople des «effendis» – se répandent en Méditerranée.

L’élimination – certes encore bien circonscrite – des anciennes scléroses s’accompagne d’événements aux vastes conséquences qui, arrachant la Méditerranée à sa vie marginale, la font pénétrer de gré ou de force dans la trame compliquée du grand jeu européen. L’Angleterre s’intéresse surtout à la valeur stratégique de ce «ventre de l’Europe». Empiriquement d’abord, puis sollicitée par les circonstances, elle élaborera une politique de points d’appui qui, par Gibraltar et Minorque, la conduira à Malte et jusqu’au Proche-Orient. La France, malgré tant d’hésitations, s’installe en Corse, favorise les princes de Bourbon en Italie, contrôle l’ordre de Malte, convoite une installation en Égypte, que Bonaparte réalisera un moment. Enfin, deux puissances déterminées et ambitieuses, l’Autriche et la Russie, découvrent leur rivalité dans la course qui les pousse l’une et l’autre vers les Balkans et la Méditerranée orientale.

À la fin du XVIIIe siècle, si le poids économique et culturel de la Méditerranée – malgré le renouveau espagnol, malgré l’art italien – reste inférieur à celui de la zone européenne atlantique, les multiples problèmes politiques qui l’agitent proposent à la vieille mer, pour le meilleur et pour le pire, de nouveaux rôles et de nouvelles orientations. La Révolution secoue et remodèle l’Italie, amorce le réveil grec et prépare celui de l’Égypte. La Russie et l’Autriche s’étendent aux dépens du grand corps malade de l’Empire ottoman. L’installation de l’Angleterre en Inde confère aux routes qui y mènent une importance capitale. D’où l’acuité croissante de la question d’Orient, donc du problème de la Méditerranée orientale et de ses confins. À l’aube de l’ère romantique, la primauté culturelle de la Méditerranée apparaît aussi défunte que sa primauté économique. Humanisme et baroque, désuets ou périmés, sont supplantés par le tourisme, la quête du folklore et de l’exotisme.

Ayant été pendant trois siècles, une des principales zones d’affrontement entre la France et le Royaume-Uni, puis le centre des rivalités internationales avec la montée des ambitions italiennes, la vocation maritime de l’Autriche et la poussée de la Russie, la Méditerranée, notamment entre les deux guerres mondiales, apparaît comme un prolongement géopolitique de l’Europe.

La Seconde Guerre mondiale et ses lendemains modifièrent ces données. L’effacement des puissances européennes, l’installation en force de la puissance américaine puis de la flotte soviétique, l’indépendance des territoires coloniaux, la montée de l’arabisme, les découvertes et l’exploitation d’immenses champs de pétrole bouleversèrent les règles d’un jeu jusqu’alors relativement simple. Depuis 1970, les forces de dissociation se sont affirmées, entraînant la rupture des anciens équilibres, accélérant le déclin des anciennes hégémonies. Face à ces mutations et aux contradictions nées du poids du passé et des forces de l’avenir émerge lentement, parmi ses riverains, une prise de conscience de nouveaux intérêts communs.

1. Antiquité

Les premiers peuples marins

C’est au IIIe millénaire qu’on commence à entrevoir la vie de la Méditerranée. Contrairement aux grands empires égyptien et mésopotamien, des peuples tournent alors leur activité vers la mer, créent les techniques de navigation, explorent les rivages et inaugurent les routes commerciales.

Depuis 2700, la Crète voyait s’épanouir la civilisation minoenne. Plus tard, les Grecs conservèrent le souvenir de la thalassocratie de Minos. Cette civilisation maritime semble avoir connu son apogée au milieu du IIe millénaire, quand la flotte des rois de Cnossos faisait régner la paix sur la mer Égée et s’y assurait un véritable monopole commercial. Les marins crétois portaient leur céramique dans tous les ports de l’Orient. Les fresques égyptiennes montrent comme des ambassades de porteurs de tribut ce qui n’était que des visites à but commercial.

Vers 1400, Cnossos fut brûlée par des Achéens venus de Mycènes. Toutefois, ces envahisseurs indo-européens allaient prendre le relais de l’activité maritime, et l’on assista au développement d’un impérialisme ayant la Méditerranée pour champ. L’expansion se fit grâce à des navires ayant de cinq à quinze paires de rames et à de gros voiliers. Des principautés peuplées d’Achéens se formèrent en Crète, à Rhodes, à Chypre, sur la côte de l’Asie Mineure. La guerre de Troie n’est qu’une de ces vastes expéditions de pillage. Tout aussi considérable fut l’activité commerciale des Achéens dont on trouve la trace non seulement dans le Proche-Orient, mais en Sicile et en Italie du Sud.

Les Phéniciens, courtiers des grandes puissances

Les cités phéniciennes, Ougarit, Byblos, Tyr, Sidon, sont situées le long d’une plaine étroite, entre la mer et les monts du Liban. Dès le IIIe millénaire, elles tournèrent leurs activités vers la mer. Le plus souvent vassales des maîtres successifs du monde oriental, elles servirent de courtiers à ces puissances. Ainsi, Byblos commerça comme intermédiaire des pharaons. Les Phéniciens exportaient le bois des cèdres du Liban et la teinture de pourpre, mais l’essentiel de leur commerce portait sur des produits fabriqués par d’autres peuples.

Au XIIe siècle, l’équilibre méditerranéen fut bouleversé par le contrecoup de nouvelles invasions; l’empire achéen s’effondra et la mer fut contrôlée par les bandes des Peuples de la mer. Il semble bien qu’il faille reconnaître aux Phéniciens le mérite d’avoir relancé l’activité maritime lointaine; toutefois, le débat reste ouvert au sujet de la date exacte de leur expansion en Méditerranée occidentale. Au Xe siècle, on assiste à une véritable renaissance dont Tyr est le principal foyer. Les rois Hiram et Salomon organisent des expéditions lointaines; une chaîne de comptoirs est fondée à Chypre, dans les îles de la Méditerranée occidentale, dans le sud de l’Espagne, riche en métaux. Les Phéniciens transportaient alors vers l’Orient l’argent d’Espagne et l’étain venu sans doute de Grande-Bretagne et indispensable pour la fabrication du bronze.

Ils établirent, à partir de la fin du IIe millénaire, une série d’escales sur la côte d’Afrique, de l’Égypte au détroit de Gibraltar, espacées d’une trentaine de kilomètres l’une de l’autre, soit la distance d’une étape journalière. Au début simples mouillages pour la nuit, dans une anse où une grève permettait de tirer les navires au sec et près d’un point d’eau douce, ces escales devinrent des comptoirs temporaires de troc. Certains furent ensuite des établissements permanents. En 814, selon la tradition, les Tyriens fondèrent Carthage, dont le nom signifie la ville neuve, sur une position commandant l’accès au bassin occidental de la Méditerranée. En fait, l’archéologie montre que la ville ne se développa pas avant la fin du VIIIe siècle. Un siècle plus tard, elle dominait tout le bassin sud-ouest de la mer intérieure, devenu un lac carthaginois entre la côte d’Afrique, les Colonnes d’Hercule, c’est-à-dire le détroit de Gibraltar, le sud de la côte espagnole, les Baléares, le sud de la Sardaigne et de la Sicile.

Jusqu’alors, nul plus que les Phéniciens n’avait œuvré pour explorer et exploiter les rives de la Méditerranée et ouvrir des routes de commerce maritime. La hardiesse de ces marins fut considérable: sur des barques à fond plat et à voile carrée, ils se risquèrent sur l’Atlantique jusqu’au golfe de Guinée et peut-être plus loin encore. Toutefois, au moment du grand essor de Carthage, ils avaient trouvé des rivaux dynamiques au nord de la Méditerranée: les Grecs.

Colons et marins grecs (VIIIe -VIe s. av. J.-C.)

À partir du VIIIe siècle, le monde grec retrouva, dans la Méditerranée, une place essentielle, perdue depuis les invasions doriennes. L’élan qui poussa alors des Hellènes sur les routes de la mer n’était qu’un élément de la profonde mutation du monde archaïque. Tout progrès économique passe par des rapports nouveaux avec des mondes à l’économie complémentaire: le monde grec se trouva obligé à la vie de relations, à la recherche de matières premières en échange de ses produits. Cela explique que l’expansion grecque se soit tournée vers les Barbares des pays situés à l’ouest et au nord qui, différents des Orientaux aux civilisations anciennes, étaient attirés par les produits de l’arboriculture et de l’artisanat hellènes. De plus, la relative faiblesse de ces Barbares permettait l’installation de colonies de peuplement.

Parmi ces éléments qui favorisèrent les Grecs, notons d’abord un notable progrès dans l’art de naviguer. Les navires se firent effilés, la voilure augmenta, dès le VIIe siècle on utilisa l’ancre; les Corinthiens construisirent les premières trières. Désormais, on ne craignit plus de s’éloigner des côtes ni de naviguer de nuit. La légèreté des navires faisait de chaque grève un point d’accostage et de transactions, cependant que se développait l’art d’aménager les ports. La vulgarisation de la monnaie, au VIe siècle, et la maîtrise d’une écriture fondée sur un alphabet simple et pratique donnèrent aussi une plus grande souplesse aux échanges méditerranéens.

Les grandes aventures, au gré des courants et des vents, d’audacieux navigateurs, pour qui la piraterie était un des aspects de l’activité commerciale, semblent avoir tracé les routes et permis de repérer les endroits les plus aptes à une installation durable. La fondation de nouvelles cités est la marque la plus sensible de cette expansion; elle est associée, dès le début, à des préoccupations commerciales dont la Méditerranée entière est le cadre. C’est à Ischia que se fixent, vers 775, les colons d’Érétrie: la première colonie grecque d’Italie est aussi la plus nordique, sur la côte tyrrhénienne, aux limites du monde étrusque. À la même époque, on trouve des Eubéens installés en Syrie, aux bouches de l’Oronte, et au nord de l’Égée.

Si chaque fondation nouvelle paraît originale, on peut distinguer deux phases dans la colonisation. La première s’étend de la fin du VIIIe siècle aux environs de 675; elle voit un développement relativement anarchique, souvent spontané. Les grands carrefours de commerce, comme le détroit de Messine, sont occupés, mais les premiers colons venaient en général poussés par le manque de terres. Les métropoles sont situées en Grèce proprement dite, telles les villes de l’isthme de Corinthe, en Eubée, dans des îles, comme Égine ou Paros, en Crète. Entre toutes ces cités, on trouve des traits communs: un territoire exigu et pauvre, où des factions politiques se disputent le pouvoir, alors que les habitants des campagnes ne peuvent espérer une meilleure répartition des terres. D’autre part, la nouvelle classe des artisans et des commerçants réclame l’ouverture de nouveaux marchés. Les riches plaines côtières de la Sicile, puis de l’Italie du Sud, attirèrent les colons les plus nombreux; le nord de la mer Égée devint une terre grecque, pendant que Mégariens et Ioniens commençaient à s’installer en Propontide et à s’aventurer en mer Noire.

La seconde phase, jusqu’au Ve siècle, voit les préoccupations commerciales passer au premier plan. Milet jalonna de comptoirs les côtes de la mer Noire, les Phocéens s’installèrent à Marseille, Naucratis, concédée aux Grecs par le pharaon, dans le delta du Nil, devint la porte de l’Égypte sur la Méditerranée.

Une activité maritime inconnue jusqu’alors animait la Méditerranée au VIe siècle. L’Égée était sillonnée de navires, les cités qui la bordaient étaient nourries avec des blés venus de Sicile, d’Italie, des plaines de Scythie au nord de la mer Noire et aussi d’Égypte. Les chantiers navals utilisaient le bois de Thrace et d’Anatolie, les esclaves affluaient de toutes parts. Les Phocéens importaient l’étain de Grande-Bretagne, qui traversait la Gaule jusqu’à Marseille. Le fer venait de chez les Étrusques. Les produits manufacturés grecs, la poterie en particulier, faisaient prime sur le marché méditerranéen, ainsi que le vin et l’huile de l’Hellade. La complexité de la vie politique traduisait cette mutation: la mer jouait un rôle primordial dans le développement des nouveaux impérialismes, comme ceux de Milet et de Corinthe, ainsi que dans les conflits et rivalités qui opposaient les cités grecques. Les idées et les hommes circulaient dans ce monde grec qui, à l’aube des temps classiques, tendait à se dilater aux dimensions de la Méditerranée et, du coup, avait un grand rayonnement sur les Barbares.

Les Grecs, maîtres de la Méditerranée (Ve-IIe s. av. J.-C.)

L’hellénisme triomphant entre en conflit, par son dynamisme même, avec les autres puissances méditerranéennes. La victoire de la marine athénienne sur les Perses, lors de la seconde guerre médique, a empêché la transformation de l’Hellade en une province périphérique d’un empire continental. À la même époque, l’équilibre de la Méditerranée occidentale était rompu par Carthage, qui menaçait les Grecs de Sicile. En 480, Gélon, tyran de Syracuse, bloquait l’avance carthaginoise à Himère et, quelques années plus tard, son frère Hiéron disloquait la flotte étrusque devant Cumes. Syracuse devenait la principale cité maritime de l’Occident.

La puissance maritime d’Athènes

Athènes groupa l’ensemble des cités du littoral de la mer Égée, insulaires ou non, en une association de défense contre les Perses, la ligue de Délos. Peu à peu, cette organisation se transforma en un puissant empire maritime athénien qui domina non seulement l’Égée mais aussi les détroits et la mer Noire, où Athènes prit le relais de Milet. L’ordre fut maintenu par les colons athéniens, les clérouques , et par une flotte de trois cents à quatre cents trières.

Économiquement, Athènes éclipsait toutes ses rivales. Le port du Pirée, aménagé après les guerres médiques, était devenu l’entrepôt de la Grèce. Le commerce, le plus souvent aux mains de métèques , c’est-à-dire d’étrangers domiciliés à Athènes, était axé principalement sur l’importation dans le monde grec de blé venu de Scythie et d’Italie. La céramique athénienne se vendait dans tout le monde méditerranéen. Cependant, en Occident, on constatait une certaine léthargie de l’activité maritime et commerciale.

Durant le dernier tiers du Ve siècle et les deux premiers du IVe, la puissance athénienne fut compromise par les furieux affrontements qui opposèrent les cités entre elles. En 404, Athènes fut vaincue par Sparte. Elle parvint pourtant à se relever et à reconstituer son empire maritime, mais elle dut compter désormais avec des concurrents, Rhodes et Byzance en particulier. En Occident, les produits des colonies entraient en concurrence avec ceux de la vieille Grèce. À la veille des conquêtes d’Alexandre, l’activité méditerranéenne se caractérisait par le morcellement.

La Méditerranée hellénistique

L’immense empire d’Alexandre s’étendit jusqu’à l’Inde: il était plus continental que maritime. Son démembrement rapide, la perte de ses provinces orientales replacèrent vite, dès le début du IIIe siècle, le centre de gravité du monde hellénistique en Méditerranée orientale. Dans les luttes où s’affrontèrent les successeurs d’Alexandre, le contrôle des ports et des îles joua un rôle essentiel: ainsi, à leur apogée, les Lagides d’Égypte avaient réussi à mettre la main sur la majeure partie de la mer Égée et sur les détroits. Conquise par les Grecs, l’Égypte devenait une puissance maritime pour la première fois de son histoire.

La période hellénistique est marquée par un prodigieux essor de la vie maritime et commerciale. L’existence de cours royales, l’apparition de riches bourgeoisies urbaines suscitent des échanges accrus. L’huile et le vin de Grèce sont vendus dans toutes les colonies hellènes installées de par le monde, les Lagides exportent les céréales d’Égypte. Les produits manufacturés de qualité circulent à travers toute la Méditerranée. Le progrès des techniques est considérable: le tonnage des navires augmente, les ports sont aménagés ou agrandis, le phare qui éclaire l’entrée du port d’Alexandrie en symbolise l’activité. La ville, fondée par Alexandre «à côté de l’Égypte», devient la plus grande agglomération du monde. Le port, presque totalement artificiel, constituait le seul débouché de l’Égypte sur la Méditerranée. Il redistribuait les produits égyptiens, mais aussi ceux de l’Afrique profonde, comme l’ivoire, les parfums et les épices de l’Arabie et des Indes. De plus, Alexandrie inondait le marché méditerranéen d’objets de pacotille et d’articles précieux fabriqués sur place.

Les routes commerciales avaient profondément changé. Elles délaissaient la vieille Grèce déclinante, où seule Corinthe maintenait son activité. Rhodes connut au IIIe siècle une immense prospérité, due à sa position centrale, à mi-chemin d’Alexandrie et des détroits. La vie économique était aux mains de ce que l’on pourrait appeler une «grande bourgeoisie capitaliste» qui mit au point des techniques commerciales et bancaires très évoluées. Les Grecs dominaient, mais très vite des Barbares hellénisés, surtout syriens, se joignirent à eux.

Pour la première fois de son histoire, le monde méditerranéen connut, à l’époque hellénistique, une véritable unité, et les déchirements politiques, qui firent s’opposer les différents royaumes en des guerres multiples, ne peuvent masquer la profonde interdépendance économique des diverses régions ni la communauté de civilisation, qui effaçaient la vieille opposition entre Grecs et Barbares. Cette unité hellénistique précéda, dès le IIIe siècle, l’unité romaine, qui ne saurait s’expliquer sans elle.

Rome et la Méditerranée

André Piganiol a défini l’histoire de Rome comme celle d’un État qui borda toutes les rives de la Méditerranée. Qualifiée de mare internum , la «mer intérieure», ou de mare nostrum , «notre mer», elle fut l’axe vital de l’immense Empire. Pourtant, à l’époque républicaine, la vocation maritime de Rome fut longue à s’éveiller.

La conquête romaine

Jusqu’au IIIe siècle avant J.-C., Rome eut pour ambition une domination purement terrienne sur l’Italie. Carthage connaissait alors son apogée. Le conflit qui l’opposa à Rome à partir du milieu du IIIe siècle n’avait pas de causes maritimes ou commerciales. Cependant, la victoire de Rome, à la fin du siècle, et la destruction de Carthage, en 146, éliminèrent la première puissance navale de l’Occident. Rome victorieuse intervint dès lors dans l’Orient hellénistique, pour se protéger d’une hypothétique attaque de la Macédoine. Quand cette dernière eut succombé, Rome annexa son territoire, ainsi que celui des cités grecques dont la domination fut acquise entre 168 et 146, et elle devint, sans conteste, la première puissance méditerranéenne. Les négociants romains exploitèrent alors sans vergogne les pays conquis, monopolisèrent les commerces les plus fructueux; enfin, la création, sur l’ordre de Rome, d’un port franc à Délos qui facilitait grandement ces trafics causa le plus grand tort aux Orientaux. En léguant à Rome le royaume de Pergame, en 133, Attale III lui permettait d’annexer l’ouest de l’Asie Mineure: l’Égée devenait un lac romain. Cependant, dans les royaumes hellénistiques demeurés indépendants, en Syrie, en Égypte, les représentants de Rome intervenaient de plus en plus de façon autoritaire.

Les exactions des négociants romains et italiens dans le monde égéen favorisèrent les offensives antiromaines du roi du Pont, Mithridate, qui sut exploiter les haines soulevées par Rome dans tout l’Orient. En 88, il envahit la province d’Asie, y massacrant quatre-vingt mille Italiens; la révolte gagna la Grèce. Sylla réussit à rétablir la situation en 85, mais Mithridate reprit l’offensive en 74. Ce n’est qu’en 65 que Pompée triompha définitivement du roi du Pont. Plus rien, désormais, ne s’opposait à la domination romaine dans ces régions. Pompée annexa la majeure partie de l’Asie Mineure ainsi que la Syrie. Seule l’Égypte demeurait un royaume grec indépendant: cela prit fin en 30 quand Octave, le futur empereur Auguste, en prit possession, après avoir vaincu dans la bataille navale d’Actium en 31, sur la côte ouest de la Grèce, son rival Antoine et la reine Cléopâtre. En Orient comme en Occident, la Méditerranée était un lac romain, mais les sanglantes guerres civiles qui avaient marqué la fin de la république romaine avaient entraîné une crise du commerce et un grand appauvrissement.

Les troubles de cette période avaient permis la recrudescence d’un fléau endémique: la piraterie. Cette activité fut longtemps considérée comme normale par les peuples riverains, sauf si les victimes étaient des concitoyens. Les cargaisons étaient pillées, les passagers rançonnés ou asservis. Étoliens et Crétois furent célèbres dans ce domaine.

Dès le IIIe siècle avant J.-C., Rome combattit ce fléau en Méditerranée occidentale. Au premier siècle avant notre ère, elle devint maîtresse du commerce du bassin oriental; comme la piraterie compromettait les affaires de ses négociants, en particulier à l’époque où Mithridate lui tenait tête, le Sénat, en 67, donna un commandement à Pompée pour rétablir l’ordre en mer. En quelques mois il avait éliminé les pirates: plus de trente mille d’entre eux furent tués ou capturés, plus de huit cents bateaux détruits, les repaires des côtes rocheuses de Cilicie anéantis. Des escadres permanentes furent instituées, qui rendirent cette victoire durable: sous le Haut-Empire, la piraterie fut exceptionnelle. Elle reparut à partir du IIIe siècle après J.-C. mais sous un autre aspect: c’était l’une des formes de la pénétration barbare dans l’Empire.

«Mare nostrum» (Ier s. av.-IVe s. apr. J.-C.)

L’époque impériale vit, à coup sûr, l’apogée de la vie maritime dans la Méditerranée antique, en ce qui concerne l’intensité du trafic, le nombre des navires et des passagers, le volume des marchandises. L’unification politique du monde méditerranéen sous l’égide de Rome et la paix qui en résultait pour tous les pays riverains donnèrent à la circulation des personnes et des biens une liberté, une facilité et une sécurité jamais connues auparavant.

Parmi les marchandises acheminées régulièrement, le blé d’Afrique et d’Égypte vient en premier lieu. Rome a été ainsi approvisionnée grâce au service de l’annone . Des navires exportaient aussi l’huile d’Afrique, les poteries gauloises, les vins de Gaule et d’Italie. C’est par mer, le plus souvent, qu’on transportait des régions productrices les bois et les marbres pour les constructions, ainsi que les métaux, fer, cuivre, étain. Des produits de luxe venus d’Extrême-Orient, soieries, parfums, épices, étaient acheminés vers Rome à partir des ports syriens. Le commerce de Rome et de l’Italie était fort déficitaire, car elles importaient beaucoup plus qu’elles n’exportaient.

Le transport par mer prédominait, et de loin, car il était plus aisé et plus économique que le transport par terre. La principale voie maritime joignait Rome, par Ostie ou Pouzzoles, à la Syrie et à Alexandrie. En Occident, les routes joignant les ports espagnols, gaulois comme Narbonne et Marseille, africains comme Carthage, aux ports italiens étaient les plus fréquentées. La durée des voyages variait beaucoup. Une traversée effectuée contre le vent durait au moins deux fois plus longtemps qu’avec vent favorable. Les sources connues citent des voyages particulièrement rapides: sept jours de la Sicile à l’Égypte, deux jours d’Afrique en Italie. Il fallait le plus souvent un mois pour aller de Marseille à Alexandrie, sans escales longues, une vingtaine de jours pour se rendre d’Ostie en Syrie. Les relations étaient assez fréquentes et assez rapides dans l’ensemble, à condition de bien choisir le moment et de disposer de vents propices.

L’été, la Méditerranée connaît un beau temps fixe: c’était l’époque des grandes traversées où l’activité maritime était intense. En hiver, le temps est instable avec de fréquentes tempêtes: on parlait alors de mare clausum , de «mer fermée». Les gros bateaux restaient au port, sauf exception; seule était pratiquée une navigation côtière limitée. La meilleure période s’étendait de la fin de mai à la mi-septembre; la mer était close du milieu de novembre au début de mars.

Le tonnage des navires s’accrut notablement à l’époque impériale. Les bateaux de l’époque grecque classique jaugeaient en moyenne une trentaine de tonneaux modernes: sous l’Empire, les navires de plus de cent tonneaux furent les plus nombreux pour les transports transméditerranéens. Certains avaient des tonnages beaucoup plus importants, et pouvaient porter plusieurs centaines de passagers, atteignant ainsi des limites que seuls devaient dépasser les bateaux à vapeur.

La voile était, à l’époque romaine, l’instrument normal de propulsion, sauf pour les navires de guerre et les barques de pêche, qui utilisaient la rame. Les voiliers pouvaient posséder un, deux ou trois mâts. La voilure normale était carrée, avec une seule voile par mât. Voile et vergue pouvaient être orientées en fonction du vent: les marins de l’Antiquité savaient remonter au vent.

On a affirmé que, faute de gouvernail perfectionné, la navigation était purement côtière. Cette thèse est totalement abandonnée. Les navires se lançaient en haute mer, et le gouvernail romain, pour être moins pratique que celui d’étambot, inventé au XIIIe siècle, était perfectionné et permettait une manœuvre précise, quand il fallait en particulier louvoyer par vent contraire. Enfin, la technique d’aménagement de ports artificiels fut très développée, comme en témoignent les fouilles du port d’Ostie.

Ainsi, la période impériale romaine fut un temps de progrès spectaculaires en matière de vie maritime: le concept de mare nostrum fut d’ordre économique autant que politique. C’est sous le Haut-Empire que l’activité méditerranéenne connut son apogée pour l’Antiquité, tant sur le plan des techniques que sur celui des échanges et du tonnage. La crise du IIIe siècle entraîna un déclin brutal, mais, avec le rétablissement de l’ordre et de l’autorité sous Dioclétien et Constantin, on assista, au IVe siècle, à une brillante renaissance. Au Ve siècle, au contraire, l’effondrement de l’Empire en Occident, sous les coups des envahisseurs germaniques, amena un irrémédiable déclin dans la partie occidentale de la Méditerranée. L’Orient, lui, demeura actif et prospère. Toutefois, c’en était fini de l’unité du monde méditerranéen, que les Grecs de l’époque hellénistique avaient élaborée et que Rome avait portée à son achèvement.

2. Moyen Âge (Ve-XVe s.)

En instaurant une police, en réprimant de manière plus efficace que jamais les entreprises toujours renouvelées des pirates et des aventuriers des mers, la puissance romaine avait profondément marqué de son empreinte l’histoire de la Méditerranée: celle-ci était devenue le nœud des relations entre toutes les provinces de l’Empire et l’agent principal d’une étonnante unité de civilisation. Le repli progressif de la Romania , c’est-à-dire de ce qui survivait de Rome, vers Byzance et le long des rivages voisins, le fléchissement de la sécurité, le réveil du brigandage, la recrudescence des razzias d’hommes et de richesses sur toutes les côtes, la difficulté croissante des liaisons maritimes caractérisent la période comprise entre le Ve et la fin du Xe siècle.

Renaissance de la piraterie (Ve-Xe s.)

Le déferlement des peuples germaniques sur tout l’Occident et l’Empire eut pour principal effet sur l’histoire de la Méditerranée de faire de l’Europe latine un monde campagnard et continental. Les habitudes instaurées par Rome d’utiliser des produits de provenance lointaine et apportés par la mer, l’huile, le papyrus, les épices orientales, furent longues à se perdre: au VIIe siècle, alors que les troubles politiques perturbaient les circuits traversant l’Italie, c’était à Marseille et dans les ports voisins que les monastères du nord de la Gaule allaient quérir ces marchandises. Toutefois, de tels trafics se raréfièrent progressivement. La principale rupture fut cependant provoquée par l’expansion musulmane. Les Byzantins durent évacuer la Palestine en 637, Alexandrie en 642; les Arabes et ceux qui les suivaient se lancèrent sur la mer à partir de 649 et, cette année-là, débarquèrent à Chypre ; ils s’établirent à Carthage en 698, envahirent l’Espagne, attaquèrent la Sicile à partir de 727, s’en emparèrent au IXe siècle, s’infiltrèrent dans le sud de l’Italie. Si Byzance parvint à regagner du terrain dans le bassin oriental de la Méditerranée, elle abandonna l’Ouest. La mer Tyrrhénienne devint dès lors une mer musulmane. Maîtres des îles – car les Baléares furent définitivement occupées vers 902 – et privés des profits de la guerre de par la disparition des navires chrétiens, ceux que les Latins appelèrent les Sarrasins, pirates venus principalement d’Afrique du Nord et des côtes d’Espagne, établirent des postes permanents en Provence et en Campanie, qui servirent de base à des expéditions de pillage dans les Alpes et les Apennins. Aux IXe et Xe siècles, la Méditerranée fut donc presque entièrement tenue par les navigateurs islamisés. Sa fonction économique majeure fut d’assurer, par un cabotage dont les étapes principales étaient Almeria, Bougie, Tunis, Palerme, Tripoli, Barka, Alexandrie et les Échelles levantines, les communications et les échanges sur le versant occidental de l’univers arabe. L’Égypte, ouverte sur l’Afrique et l’Extrême-Orient, constitua désormais la charnière de cette aire de relations très actives. Les navires de Byzance sillonnaient la mer Noire, mais se trouvaient pratiquement cantonnés dans les détroits et dans la mer Égée.

Des liaisons maritimes entre la chrétienté latine et les deux autres mondes riverains de la Méditerranée, le byzantin et le musulman, subsistèrent cependant; elles furent désormais principalement assurées par les flottilles de deux ports italiens naturellement protégés des agressions venues du continent, l’un par des lagunes, Venise, l’autre par des reliefs abrupts, Amalfi. Les Vénitiens et les Amalfitains demeuraient sous la protection de Byzance; l’empereur d’Orient leur accorda en 992 des privilèges commerciaux qui leur assuraient pratiquement le monopole des exportations à destination de l’Italie ; d’autre part, ils surent se faire tolérer par les souverains de l’Islam. Malgré les prescriptions qui interdisaient les échanges avec les infidèles, ils fréquentaient régulièrement les places de commerce des rivages islamisés, notamment Alexandrie, d’où les Vénitiens avaient rapporté dès 829 les reliques de saint Marc. Ils établirent de fortes colonies à Byzance et dans toutes les escales importantes de la Méditerranée orientale; ils y amenèrent les esclaves, le bois et les métaux dont manquait la partie méridionale du bassin méditerranéen; la plupart des denrées précieuses et lointaines utilisées dans la chrétienté latine pour l’ornement des églises et des maisonnées aristocratiques avaient été chargées sur leurs navires.

Empire normand et armateurs italiens (XIe-XIIIe s.)

Le vif mouvement de croissance qui, dans les années qui ont précédé l’an mille, se mit à animer la chrétienté occidentale vint renverser peu à peu cette situation. Les guerriers «francs» se lancèrent dans des expéditions contre les musulmans, pendant lesquelles mûrit lentement l’idée de croisade. Les Sarrasins furent expulsés de leurs repaires de Campanie en 916, de celui de Provence en 972-973. Commencèrent ensuite des entreprises de reconquête qui progressèrent vers le sud des péninsules Ibérique et italique. Des aventuriers venus de Normandie parvinrent, en particulier, dans le dernier tiers du XIe siècle, à liquider les derniers vestiges des positions byzantines en Italie méridionale, à refouler les Arabes et à leur arracher définitivement la Sicile. Ils fondèrent un État puissant, dont le centre s’établit à Palerme et qui, situé à la jonction des trois civilisations, latine, grecque et arabe, tint désormais un rôle fondamental dans la rencontre de ces trois cultures, dont chacune avait reçu une part différente de l’héritage gréco-romain, et dans les jonctions maritimes entre les deux bassins de la Méditerranée. Spécialistes du combat terrestre, les Normands furent aidés par les marins de Pise et de Gênes qui, contraints de se défendre seuls contre les pirates sarrasins, avaient renforcé leur puissance navale et se décidèrent bientôt à contre-attaquer: ils contrôlèrent la Corse et la Sardaigne, participèrent à la conquête de la Sicile et lancèrent des razzias contre les ports du Maghreb. Au début du XIIe siècle, Amalfi se trouvait dépouillée de la fonction qu’elle avait remplie pendant huit générations.

En même temps, dans l’Europe de l’Ouest, le progrès économique et l’élévation du niveau de vie des seigneurs stimulaient la demande de ces objets de luxe que l’on trouvait dans les souks et les bazars des cités d’Espagne, de la Barbarie, c’est-à-dire du Maghreb, de l’Égypte, du Levant et de Constantinople ; ils suscitaient également la multiplication des pèlerinages vers les sanctuaires chrétiens de l’Orient, et spécialement vers Jérusalem. Pendant longtemps, les voyageurs de Terre sainte empruntèrent principalement les voies terrestres: ils craignaient les périls de la mer. Cependant, la détérioration des rapports entre les chrétientés latine et grecque, le rôle joué par les Siciliens dans la conduite de la première Croisade, l’essor des constructions navales à Venise, à Gênes, à Pise, à Bari étendirent peu à peu la part de la navigation dans ces itinéraires. Les villes maritimes italiennes profitèrent largement des entreprises de croisade. Leur flotte appuya les opérations terrestres le long des côtes du Levant; les cités gagnèrent ainsi le droit d’établir, dans les places de commerce conquises, des fondacchi , c’est-à-dire des quartiers où leurs négociants installèrent des entrepôts; leurs armateurs réalisèrent de gros bénéfices en transportant des pèlerins et en rapportant d’Orient les denrées dont les contacts avec l’Islam et Byzance stimulaient sans cesse la consommation dans le monde latin; ainsi s’accumulèrent les capitaux monétaires qui devaient assurer jusqu’à la fin du Moyen Âge la prépondérance économique des hommes d’affaires d’Italie.

Ceux-ci s’approprièrent des techniques depuis longtemps en usage dans les aires plus évoluées de la Méditerranée. Ils apprirent à tenir des comptes; ils utilisèrent largement des contrats d’association de formes multiples qui permirent à tous ceux, fort nombreux, qui dans ces villes disposaient d’une réserve de monnaie de l’engager dans des opérations très profitables, parce que toujours dangereuses. Les risques furent amortis par la mise au point d’une assurance maritime. Ils le furent aussi par divers procédés de participation qui favorisaient la mobilisation des capitaux et leur répartition au sein d’entreprises extrêmement complexes: par le système de la «commande», un négociant qui s’embarquait pour une expédition commerciale recevait de la part de divers mandataires un apport de fonds qu’il lui revenait de faire fructifier. La propriété des navires était généralement divisée en parts détenues par différentes personnes, ce qui permettait aux armateurs de ne pas aventurer leur mise sur un seul vaisseau. L’accoutumance à de telles pratiques, l’audace, une agressivité longtemps soutenue par l’idéal de la croisade, la hâte à investir aussitôt les gains dans de nouveaux trafics, les succès militaires des premiers croisés, la fondation d’États latins en Syrie, en Palestine, à Chypre, l’affaiblissement de Byzance, les troubles internes résultant en partie de la première avance turque dans le Proche-Orient qui placèrent momentanément les pays d’Islam en posture d’infériorité affermirent, dans le cours du XIIe siècle, la domination des navigateurs italiens, suivis de loin par ceux de Provence et de Catalogne, sur tous les mouvements d’échanges dont la Méditerranée était le lieu. Dans les nombreux comptoirs latins, qui en terre chrétienne ou infidèle s’échelonnaient le long des côtes barbaresques, égyptiennes et levantines, sur le Bosphore et bientôt dans la mer Noire, et dont la sécurité souvent troublée reposait sur d’habiles compromissions, les transactions portant sur toutes les denrées négociables ne cessèrent de s’amplifier pendant le XIIIe siècle. L’emprise occidentale sur l’économie méditerranéenne s’affirme d’un coup lorsque les Vénitiens, pour défendre leurs intérêts dans l’Empire byzantin, parviennent, en 1204, à faire dévier la quatrième Croisade de son objectif pour s’assurer la maîtrise de l’Adriatique; ils lancent alors la croisade à la conquête de Constantinople.

Les profits étaient considérables comme en témoigne le décor monumental dont se parèrent alors Pise et Venise. Les cités maritimes se les disputèrent âprement; Gênes étouffa le développement du commerce marseillais, vint à bout de Pise par la victoire navale de la Meloria en 1284 et ne cessa de se poser en rivale de la puissance vénitienne dans la Méditerranée orientale. On peut dire que le vif essor des échanges et de la circulation monétaire en Occident au cours du XIIIe siècle fut largement tributaire, par l’intermédiaire de l’Italie, de l’exploitation de la Méditerranée musulmane et grecque qui, d’ailleurs, ne fut pas seulement économique. Il faut rappeler tout ce qui, de Byzance, vint alors enrichir le christianisme latin et l’art gothique, combien la philosophie, la médecine, les mathématiques européennes tirèrent de la traduction d’œuvres arabes, évoquer inversement la silhouette des églises chypriotes qui sont l’exacte copie des cathédrales champenoises. De toute manière, le bassin méditerranéen tout entier se trouva intégré à un ensemble économique et culturel dont les pôles de développement se situaient à l’emplacement de l’ancien Empire carolingien et en Angleterre, et dont il constituait la principale liaison avec toutes les civilisations extérieures connues. Ce fut par la Méditerranée que Marco Polo partit en 1271 vers le centre de l’Asie pour suivre les pistes caravanières conduisant vers l’Italie les produits de la Chine.

Cette période fut également celle d’un rapide perfectionnement des instruments de la navigation. On sait qu’en 1270 Saint Louis utilisa une carte marine dressée par des Génois. Pendant le XIIIe siècle, les galères prirent de l’ampleur. L’une d’elles, dès 1251, transportait vers Tunis deux cents passagers et deux cent cinquante tonnes de marchandises. En 1277 s’établit la première liaison maritime entre la Méditerranée et la Manche, qui se transforma en ligne régulière en 1298.

Progrès de la puissance ottomane et de la navigation ibérique (XIVe-XVe s.)

L’activité des marins génois et vénitiens, celle des négociants florentins qui dominaient désormais le port de Pise ne faiblirent nullement après la fin du XIIIe siècle. La Méditerranée demeura la porte ouverte sur l’Orient lointain: ce fut par les voies de la navigation commerciale qu’en 1347 la peste noire gagna, depuis la Crimée, l’Italie et la Provence. La mer fournit toujours à l’Europe occidentale des denrées dont les progrès continus de la civilisation matérielle et les transformations de l’économie rurale faisaient alors croître le besoin. Le volume de certains trafics s’amplifia; les exportations de blé sicilien s’élevèrent constamment pour atteindre leur maximum au début du XVIe siècle: un demi-million de quintaux par an. Et jamais ne fut mieux affirmée que durant les deux derniers siècles du Moyen Âge la primauté des hommes d’affaires italiens en Europe et dans le Proche-Orient. Insensiblement toutefois, la position de la Méditerranée se modifia pendant le XIVe et le XVe siècle par un lent déplacement des centres de gravité politiques et économiques, sous l’effet de deux facteurs principalement: les progrès de la puissance ottomane et ceux de la navigation chez les Portugais et les Espagnols.

Depuis le milieu du XIIe siècle, l’expansion militaire des Occidentaux se heurtait à de vives résistances: les principautés créées en Terre sainte se maintenaient péniblement; les croisades conduites par Saint Louis échouèrent dans le delta du Nil et devant Tunis, à un moment où les dirigeants de l’Église latine aussi bien que les hommes de négoce européens jugeaient plus efficaces les relations pacifiques avec les infidèles. L’avance des Mongols au milieu du XIIIe siècle retarda les attaques contre les positions politiques et économiques latines dans le Levant. Mais les Mamelouks en Égypte, les bandes ottomanes en Asie Mineure donnèrent bientôt des troupes aux forces de l’Islam. Alors commença le lent repli des Occidentaux. Constantinople leur avait échappé en 1261; ils perdirent, trente ans plus tard, le peu qui restait du royaume de Jérusalem. Les Turcs ottomans, un moment subjugués par Tamerlan, soumirent à leur pouvoir le monde byzantin; ils s’emparèrent de Byzance elle-même en 1453; hormis Rhodes et Chypre, où se maintinrent les chevaliers de l’Hôpital ou de Saint-Jean et les Vénitiens, la Méditerranée orientale passa peu à peu sous leur contrôle et se ferma à la pénétration européenne.

Cette avancée de l’Asie fit glisser vers l’ouest l’axe des relations entre le monde de la Méditerranée et l’Europe. Tandis que se construisait depuis la fin du XIIIe siècle, autour de la couronne d’Aragon, une forte puissance politique progressivement étendue sur les côtes du Levant espagnol et sur toutes les îles de la mer Tyrrhénienne, la marine catalane se renforçait; les aventuriers de Barcelone pénétrèrent en force au début du XIVe siècle dans la mer Égée. Toutefois, les progrès nautiques furent principalement le fait des Portugais ; ces perfectionnements et les expéditions qu’ils rendirent possibles le long des côtes africaines, pendant le XVe siècle, nourrirent le rêve des Européens de parvenir par la navigation océane à la source des épices, que les négociants se procuraient maintenant moins facilement dans le Proche-Orient; ils préparèrent la voie des grandes découvertes, qui donnèrent à l’Atlantique une fonction dont la Méditerranée avait eu jusqu’alors le monopole.

3. Temps modernes

De la prise de Constantinople à la mort de Philippe II

Soliman le Magnifique

Après la prise de Constantinople, la conquête ottomane s’étendit rapidement aux pays de la Méditerranée orientale. Maîtres des détroits, les Turcs chassent les Génois de la mer Noire et de la mer Égée. Venise perd ses positions en Grèce et dans l’Archipel, se replie sur Chypre qu’elle enlève aux Lusignan. Elle conclut avec le sultan une alliance qui lui permet, malgré tout, de continuer son commerce avec le Levant. Puis les Ottomans conquièrent l’Égypte sur les Mamelouks, prennent Le Caire (1517), établissent leur suzeraineté sur La Mecque et l’Arabie. Soliman le Magnifique s’empare de Bagdad et de la Mésopotamie, mais il est arrêté dans sa marche vers l’Inde. En même temps, il prend Rhodes (1522), pénètre dans les Balkans et l’Europe danubienne où tombent successivement Belgrade (1521) et Bude (1526); Vienne est assiégée (1529). La navigation chrétienne, refoulée vers l’ouest, est désormais harcelée par la marine turque et les corsaires maghrébins, comme Khayr al-Din, dit Barberousse, que le sultan s’adjoint comme auxiliaires et qui lui permettent, malgré les opiniâtres tentatives de Charles Quint pour se maintenir à La Goulette de Tunis ou pour prendre Alger, d’étendre le protectorat ottoman sur le Maghreb littoral (le Maroc excepté). Par l’intermédiaire des pachas et de leurs gardes turques qu’ils installent dans les pays, les Ottomans organisent un vaste empire militaire. Des architectes et des artistes, héritiers des traditions byzantines, persanes ou syriennes, embellissent Constantinople qui regagne bientôt son rôle d’emporium majeur de la zone méditerranéenne.

En même temps que se développent les conquêtes turques, l’expansion portugaise dans l’océan Indien détourne, au profit de Lisbonne, le trafic commercial des épices, détenu jusque-là par les Arabes, et qui aboutissait à Alexandrie; la rapide décadence de celle-ci retentit sur Venise, son principal client. Confisqué dans l’Océan par les Portugais et leurs successeurs hollandais et anglais, le commerce asiatique retrouve, pour une part, la voie continentale des caravanes par la Mésopotamie et l’Asie antérieure. Constantinople reprend sa position de grande ville d’affaires entre l’Asie et l’Europe, animée par des négociants syriens, persans, juifs, grecs. Les riches marchés de Constantinople et des villes des Échelles (Smyrne, Alep, Tripoli) sont exploités par les Vénitiens, puis – à la faveur des Capitulations – par les Marseillais que suivront plus tard les Compagnies du Levant hollandaise et anglaise.

Les guerres d’Italie

Une telle évolution était impossible à prévoir, même à l’heure où le Génois Christophe Colomb, agissant pour le compte de l’Espagne, découvre l’Amérique et au moment où les Portugais atteignent l’Inde. La Méditerranée était alors le centre du trafic avec l’Orient, et l’Italie en restait l’étape essentielle, inégalée par l’éclat et l’opulence de ses riches cités banquières et commerçantes qu’illustrent tous les prestiges de l’humanisme et de la Renaissance. En 1480, la France acquiert, avec la Provence, les droits du roi René héritier des Anjou sur Naples, Chypre et le royaume de Jérusalem. Pour faire valoir ces droits, établir son hégémonie sur l’Italie et sur la mer, Charles VIII, renversant la politique réaliste de ses prédécesseurs – rassembleurs des terres « françaises » – entreprend les guerres d’Italie. Le grand mirage impérial et archaïque des rois français a été soutenu pourtant par les intérêts capitalistes, par les gens d’affaires modernes ambitionnant de reconquérir les marchés du Levant, de ravir à Venise sa primauté économique. Mais l’aventure des guerres d’Italie n’est que le premier acte du drame qui, tout au long du XVIe siècle, bouleverse inexorablement les structures de la Méditerranée occidentale. La dynastie d’Aragon s’est définitivement réinstallée à Naples, abandonnée par Charles VIII. Plus tard, dans le Milanais perdu par François Ier, s’établissent les Espagnols (Charles Quint, puis Philippe II). Le pape maté, Venise contenue et isolée, l’Italie, morcelée en de multiples et stériles despotismes, tombe sous l’influence espagnole.

L’apogée de Venise

La péninsule fournit à l’Espagne des subsides et des troupes (Milanais, Naples), des blés (Sicile); ses abords sont solidement gardés contre les Turcs (installation des chevaliers de Rhodes à Malte par Charles Quint en 1530) ou délivrés des Français (restitution à Gênes de l’île de Corse un moment occupée par Henri II, 1554-1558). Seule Venise (et le Piémont) échappe à l’emprise espagnole. La Sérénissime – diminuée relativement à ses rivales septentrionales, Londres, Anvers, Amsterdam – conserve ses traditions industrielles, ses célèbres réseaux diplomatiques et commerciaux, une belle flotte. Et alors que le grand art florentin s’étiole c’est, au contraire, au bord de la lagune l’éblouissement de la peinture de Titien, de Véronèse et de Tintoret.

Dès lors, la Méditerranée devient le théâtre méridional de la politique de prestige des Habsbourg, mais aussi et surtout un glacis, capital pour le protectorat de la chrétienté romaine par l’Espagne et la sécurité de l’Europe centrale. Ainsi s’explique l’alliance paradoxale du Roi Très Chrétien de France avec la Porte musulmane (1536). La flotte turque qui relâche à Toulon permet de contenir la tentative hégémonique espagnole dans le golfe du Lion et de préserver la vocation méditerranéenne de la France. Les Capitulations obtenues par François Ier inaugurent l’entente franco-turque.

La poussée turque dans les Balkans (aux portes d’une Allemagne déchirée par la Réforme) oblige les Habsbourg à disperser leurs efforts. L’Espagne, au reste, donne le meilleur de ses soins aux Indes américaines: Cadix, sur l’Atlantique, croît et s’enrichit cependant que Barcelone décline. Laissant à ses cousins de Vienne le soin de défendre l’Europe continentale, Philippe II, qui, par Milan et Naples, contrôle l’Italie, y encourage l’exaltation des valeurs de la Contre-Réforme espagnole, et en particulier la résistance aux Turcs, qui (malgré le soutien chancelant de la France engagée dans ses guerres de Religion) ne cessent de progresser (prise de Chio sur les Génois; de Chypre sur les Vénitiens). Pie V bénit la nouvelle croisade qui associe Espagnols et Vénitiens. La victoire de don Juan d’Autriche à Lépante (1571) rejette les Turcs vers la Méditerranée orientale. Dans la partie ouest de la mer, la prééminence espagnole s’affirme avec éclat mais ne peut empêcher la persistance des entreprises commerciales françaises avec le Levant et le Maghreb, ni l’activité des corsaires barbaresques d’Alger, de Tunis et de Tripoli. Au reste, la destruction de l’invincible Armada sur les côtes de l’Angleterre élisabéthaine (1588) sonne le glas de l’hégémonie navale de l’Espagne. Quand disparaît Philippe II (1598), les Anglais et les Hollandais pénètrent en Méditerranée où, concurremment avec les Français et les Vénitiens, ils entendent participer au commerce du Levant.

Le déclin espagnol

La décadence économique des vieux royaumes

L’Espagne, cependant, se ruine sous l’effet de son désastreux système colonial et de ses engagements politiques. Derrière la façade de sa puissance, de l’éblouissante production artistique du « siècle d’or », des lézardes apparaissent, que Rocroi (1643) mettra en lumière. Gênes, devenue puissance financière de premier ordre, prête d’immenses sommes à l’Espagne banqueroutière; elle se rembourse grâce aux « retours » des colonies qui font prospérer et sa banque et sa marine. Les Rois Catholiques livrent la Sardaigne à de grands propriétaires espagnols et génois dont l’avidité achève d’appauvrir l’île. La Corse, tenue par les forteresses génoises, doit fournir à la république argent et soldats. Les royaumes de Naples et de Sicile, malgré le rôle de grenier à blé de cette dernière, déclinent irrémédiablement sous la lourde domination des vice-rois espagnols.

Même atmosphère dans la Florence des grands-ducs de Toscane ou dans la Rome pontificale. L’ostentation baroque des palais, églises et cérémonies, de l’opéra naissant ne peuvent faire oublier la décadence économique, les ports ensablés, les maigres flottes de galères incapables d’assurer la sécurité de leurs côtes.

Venise, du moins, a conservé son indépendance. Malgré ses revers maritimes et la concurrence que lui font les Ragusains, les Français et les Anglais, elle continue à faire belle figure. Et sans doute son déclin, que signale l’intérêt croissant qu’elle porte à sa terre ferme, se dissimule-t-il longtemps derrière la persistance de son commerce oriental et ses sursauts d’énergie militaire et navale.

La politique française: de Sully à Colbert

Dans cette Méditerranée espagnole, la puissance navale turque reste cependant redoutable. Contre ses ennemis et leurs vassaux, la Porte organise la piraterie comme un commerce fructueux. À Alger, à Tripoli, à Constantinople s’entassent les prisonniers chrétiens. Razzias identiques de la part des Européens et de l’ordre de Malte qui alimentent leurs chiourmes de galériens turcs ou maghrébins. Dans cette conjoncture toujours précaire, Marseille et sa chambre de commerce conservent dans les pays de l’empire ottoman d’importants intérêts. Henri IV et Sully ont renoué avec la Porte. Richelieu, qui crée la flotte du Levant, donne une grande attention à l’équipement naval de la Provence et au commerce du Levant. Bientôt Colbert favorise l’éclosion – d’ailleurs éphémère – de compagnies marseillaises pour le commerce méditerranéen. Louis XIV entend doubler les opérations commerciales d’une politique de prestige soutenant – vainement, d’ailleurs – les Vénitiens en Crète (1671), intervenant en souverain protecteur dans les querelles entre chrétiens orientaux (mais favorisant les Latins). C’est la fin, semble-t-il, de l’hégémonie turque.

L’écroulement de la puissance ottomane

De fait, le dynamisme de la puissance ottomane s’est émoussé au cours du siècle. Malgré la prospérité de certains emporiums orientaux comme Bagdad ou Alep, malgré l’opulence démesurée des sultans de Constantinople, la léthargie économique gagne les régions continentales de l’Empire, soumises à une administration corrompue et incapable, dominées par les oligarchies militaires graduellement devenues héréditaires et par là moins combatives. La religion, formaliste à l’excès, se révèle comme un obstacle puissant à l’évolution, à la modernisation. Les intrigues du sérail et l’arbitraire sanglant des sultans empêchent toute politique suivie, même si le prestige diplomatique de la Porte et sa puissance militaire restent considérables. Coupée du commerce de l’océan Indien, l’Égypte s’endort. Le Maghreb, qui n’attire plus les richesses de l’Afrique noire détournées vers l’Atlantique, périclite. Profitent de cette situation les princes chrétiens balkaniques vassaux de la Porte, mais de plus en plus attirés par la Russie orthodoxe qui se rapproche de la mer Noire. Les Grecs, surtout, s’insinuent dans la haute administration impériale et se posent désormais en intermédiaires privilégiés entre le Divan et les Occidentaux.

Sporadiquement, la guerre éclate en Méditerranée. En guerre avec l’Espagne, la France expédie Abraham Duquesne aider la Sicile révoltée (1674-1678). Blake promène ses escadres dans la mer espagnole, bombarde Alger, démantèle Tunis, libère les esclaves chrétiens (1655). Louis XIV punit de même les Barbaresques. Enfin, l’Angleterre acquiert Tanger. Elle occupera vingt ans (1660-1680) ce point d’appui – analogue aux présides espagnoles de Melilla et d’Oran – qui préfigure l’installation à Gibraltar en 1704. La Turquie cependant sait profiter des occasions offertes par la conjoncture européenne. Contre l’Autriche, affaiblie par la guerre de Trente Ans, le vizir Kupruli lance ses troupes, conquiert la Hongrie (1662), et n’est arrêté qu’à Saint-Gothard par les armées françaises (1664). La rupture franco-turque permet aux puissances maritimes et mercantiles, à la Hollande et à l’Angleterre surtout, de s’immiscer dans le commerce de Constantinople. Deux nouvelles et terribles offensives turques seront réprimées (1673, 1687), et le roi de Pologne Jean Sobieski sauve Vienne. Dès lors, c’est comme une nouvelle croisade que mènent les Autrichiens, auxquels se joignent Russes et Polonais. Le traité de Karlowitz (1699) inaugure le reflux turc. La Turquie démembrée est rejetée sur les Balkans; la Russie atteint la mer Noire, Venise se réinstalle en Morée sur la côte maghrébine, la France occupe un moment Tétouan. Malgré les revers passagers de Pierre le Grand en lutte contre le roi de Suède, Charles XII, allié de la Porte, revers qui forcent le tsar à abandonner Azov, la Russie poursuit sans relâche son expansion vers le sud, aux dépens de l’Empire ottoman, vers la mer Noire, et – grâce à la complicité des sujets orthodoxes de la Porte – étend son influence sur les Balkans et, au-delà, vers la Méditerranée.

Renaissance de la Méditerranée occidentale

L’introduction, sur le théâtre méditérranéen, de nouveaux et ambitieux acteurs complique encore la situation. Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la conjoncture économique et le despotisme éclairé raniment la Méditerranée occidentale, la décadence de l’Empire ottoman s’accentue et le problème de son destin face aux ambitions occidentales est posé. Méditerranée et pays méditerranéens font bien figure, à cette époque, de régions subordonnées du point de vue politique et économique. Il ne faut pas en exagérer pourtant la décadence: pour la Provence maritime, c’est une belle époque; l’Espagne se ranime; un prérisorgimento se fait sentir en Italie; la Grèce se réveille.

Nouvelles forces politiques, spirituelles et économiques

Dans la Méditerranée occidentale, la France recueille de la succession d’Espagne et de ses séquelles d’importants avantages. Louis XIV a installé à Madrid son petit-fils Philippe V, dont les fils iront régner à Naples et à Parme. En achetant la Corse à la république de Gênes (1768) et grâce à son protectorat de fait sur l’ordre de Malte, la France installe un réseau d’intérêts stratégiques, économiques et culturels fort important. Le libéralisme peu à peu introduit dans l’économie espagnole redonne sa chance à Barcelone, qui ranime son port et ses industries. L’Espagne revigorée récupère en 1783, sur l’Angleterre, Minorque perdue en 1708. Le royaume de Naples, partiellement réorganisé pendant la période autrichienne (1709-1739), fait de nouveau figure de puissance sous les Bourbons, restés populaires même au début de l’ère révolutionnaire. Son commerce, sa marine s’accroissent; quelques industries se créent; la vie culturelle reste vigoureuse avec Vico, Filangieri, Pergolese, les Scarlatti. L’influence du jansénisme, qui dans les États bourboniens dirige le combat contre la toute-puissance de l’Église, provoque aussi l’expulsion des Jésuites d’Espagne, de Parme, de Naples; ils se réfugient auprès du pape en attendant la « destruction » de la Compagnie, dont l’activité s’était étendue jusqu’à l’Arménie chrétienne, vassale des Ottomans. En même temps que déclinent les aspects principaux de la civilisation politico-religieuse du baroque méditerranéen, les États ecclésiastiques – et, en particulier, les États pontificaux – révèlent leurs maux incurables. Malte devient mondaine, laïque et commerçante; sa vocation militaire disparaît comme ses galères. Les républiques ne valent guère mieux. Les fêtes continuelles à Venise (qui jette les derniers feux d’un art éblouissant avec Vivaldi, Canaletto, Guardi, Tiepolo) dissimulent mal la sclérose commerciale et politique de la république de saint Marc. Raguse, république de saint Blaise, maintient un trafic oriental sans envergure. Gênes est trop faible, bloquée entre la France et le Piémont qui la convoite. C’est à ce dernier État (devenu royaume de Sardaigne quand l’île lui fut attribuée en 1719) que pourrait appartenir l’avenir, n’était sa rivalité latente avec l’Autriche.

La puissance autrichienne

Le meneur de jeu, tout compte fait, est l’Autriche. L’empereur qui a, lui aussi, convoité la succession d’Espagne, a dû renoncer au trône de Madrid. Mais les traités d’Utrecht et de Rastadt (1713-1714) lui ont donné le Milanais, Naples et la Sardaigne. Si Parme et les Deux-Siciles passent finalement à des infants, la Toscane par contre est attribuée à François de Lorraine, époux de la future impératrice Marie-Thérèse. Plus encore que les Bourbons, les Autrichiens en Milanais et leurs archiducs en Toscane introduisent dans la péninsule italienne les réalisations d’une administration rigoureuse, anticléricale, appuyée sur la bourgeoisie éclairée qui développe les industries du Milanais et fait de Livourne un port franc, vite rival de Marseille et de Naples. Dans l’Adriatique, l’Autriche, maîtresse de la Croatie et de la Serbie, développe Trieste et sa Compagnie d’Orient.

En outre, l’empereur, conseillé par le prince Eugène de Savoie, a repris l’offensive contre les Turcs. À cette croisade moderne se sont joints Venise, le pape et même le Portugal de Jean V. Le traité de Passarowitz (1718) consacre et étend les avantages acquis à Karlowitz. L’Autriche organise dans les Balkans ses confins militaires. Mais Venise a perdu la Morée.

Une puissance extra-méditerranéenne, l’Angleterre, inexpugnable à Gibraltar et installée à Minorque (qu’elle rend à l’Espagne en 1783), développe son commerce au Levant. Pour elle, les pays méditerranéens sont les pions qu’elle manœuvre sur le flanc sud de la France, son principal concurrent industriel et colonial. Mais elle n’oublie pas pour autant de surveiller les expansionnismes parallèles et rivaux de l’Autriche et de la Russie aux dépens de l’Empire ottoman en voie de dislocation.

Dislocation de l’Empire ottoman

Sur les régences barbaresques, sur l’Égypte même, la suzeraineté turque n’est plus que nominale. L’Espagne s’enhardit jusqu’à reconquérir Oran, qu’elle finira par abandonner après d’incessants conflits où se révèle l’opiniâtre résistance des Algérois. À Constantinople, des sultans incapables abandonnent le pouvoir effectif à des Grecs qui servent surtout les intérêts de leurs compatriotes. Dans les Balkans, les peuples soumis, travaillés par des agents autrichiens et russes, se réveillent. En Grèce, dans l’Archipel, une semi-autonomie s’installe. En Valachie, des hospodars grecs sont prêts à trahir. Les prélats orthodoxes se tournent vers le patriarcat de Moscou.

Rien d’étonnant, dès lors, que, parallèlement aux grands conflits qui embrasent l’Europe occidentale, l’avance de l’Autriche et de la Russie se poursuive contre les Ottomans. Longtemps ennemie de l’Autriche, la France s’emploie avec succès à sauver l’empire du sultan (et y gagne en 1740 le renouvellement des Capitulations, si utiles à son commerce). Son alliance avec l’Autriche (1755) affecte en conséquence ses relations avec la Porte, dont l’Angleterre alors se fait la protectrice. Mais la Grande-Bretagne ne peut contrecarrer les desseins orientaux de Catherine II de Russie, qui achève la conquête de la Crimée, s’insinue en Bessarabie et convoite ouvertement Constantinople. Au cours du conflit de 1770, la tsarine expédie une armada russe qui détruit la flotte turque à Tschesmé (Asie Mineure), événement d’immense portée puisqu’il force le sultan à ouvrir les détroits aux bateaux de commerce russes. Dès lors, les Russes, comme les Anglais, croisent en Méditerranée, agitent les peuples balkaniques au nom de la religion orthodoxe, décrètent leur suzeraineté sur Raguse, favorisent les orthodoxes des Lieux saints et, pendant la crise ouverte par la Révolution française, tentent de confisquer l’ordre de Malte et ses îles.

Révolution française et Empire napoléonien

La Révolution française en Méditerranée aura d’immenses conséquences. L’Italie est profondément secouée. À Gênes, à Florence, à Naples, à Rome, les anciens régimes sont remplacés par des républiques sœurs. La deuxième campagne d’Italie (1801) raffermit le joug français sur la péninsule. Napoléon se fait roi d’Italie mais, au lieu de l’unifier, il installe ses parents dans des « royaumes » sur mesure.

La conquête napoléonienne s’est étendue – aux dépens de l’Autriche – dans le golfe Adriatique, en Dalmatie, sur les îles Ioniennes. Dans la course à l’Orient et au dépeçage de l’Empire ottoman, Napoléon assume les ambitions autrichiennes de naguère et se heurte dès lors à la Russie, qui n’a cessé d’étendre ses conquêtes vers le sud (guerre austro-russo-turque, 1788-1792). Le mirage oriental qui donne naissance à l’expédition d’Égypte – et qu’engloutira la campagne de Russie – a inquiété l’Angleterre qui, inlassablement, cantonne le conquérant dépourvu de marine après Trafalgar: Malte, la Sicile, les îles Ioniennes, Corfou sont autant d’étapes antinapoléoniennes qui, éclairant l’Angleterre sur ses intérêts, remettent finalement en ses seules mains l’équilibre du pouvoir en Méditerranée. Pourtant, la propagation des thèmes révolutionnaires et l’aventure napoléonienne y ont introduit, à côté des ambitions matérielles et stratégiques, les idées (si fécondes pour l’Italie, les Balkans, la Grèce) de renaissance nationale et de liberté.

4. Époque contemporaine

Les traités de 1815 vont, au-delà d’une simple restauration, créer un nouvel équilibre qui maintenait ce que la victoire avait apporté au Royaume-Uni, sans toutefois compromettre irrémédiablement les positions françaises, ce qui eût entraîné de nouveaux conflits.

Le duel franco-anglais et l’intervention russe

France et Grande-Bretagne poursuivaient depuis deux siècles, avec une semblable ténacité, une politique méditerranéenne. Le Royaume-Uni s’intéressait avant tout à la Méditerranée, voie de passage vers le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient qui, prolongée par les pistes venant du golfe Persique, reliait l’Inde au marché anglais. Il tenait ferme à son influence à l’est sur la Turquie et à l’ouest sur l’Espagne, et avait patiemment jalonné la route de forteresses, escales pour ses navires et marchés de redistribution: Gibraltar acquis en 1713, Malte enlevée en 1800, les îles Ioniennes, enfin, que lui livrent les traités et qu’il conservera jusqu’en 1964 avant de les remettre à une Grèce quasi vassale. La France voit plus court. C’est un marché qu’elle entend garder en Méditerranée, et les Échelles du Levant et de Barbarie reçoivent de longue main ses toiles. C’est aussi un glacis: toute présence inamicale y menace directement ses côtes. Elle a pratiqué tenacement une double politique, familiale et d’amitié. Des Bourbons ont été installés et maintenus sur les trônes de Madrid et de Naples. Des traités ont été constamment renouvelés avec le Grand Seigneur. Dans ce duel intervient désormais aussi la Russie. Ses mobiles sont divers: l’expansion vers les mers libres, la mystique panslave, le besoin d’exporter les surplus des terres à blé d’Ukraine, récemment mises en culture. De nouveaux mouvements animent, en cette première moitié du XIXe siècle, l’ensemble méditerranéen et compliquent le jeu diplomatique.

Permanences et mutations

Du fait de la raréfaction des échanges à long rayon, les tendances «cantonalistes» se sont renforcées, avec l’association plaine-montagne et les étroites navigations côtières. Les grands courants sont lents à reprendre, gênés par la conjoncture économique, les troubles politiques, les épidémies, les exploits des corsaires grecs. Dans les années 1835-1845, entre ces mondes en grande partie isolés les uns des autres, un réseau de larges relations va se former grâce au grand négoce, au développement de métropoles littorales, aux migrations.

Comme, d’une année à l’autre, la sécheresse peut brusquement juxtaposer ou faire succéder la pléthore à la pénurie, un vaste commerce frumentaire est nécessaire. Dans ce commerce du blé qui, par le passé, a fondé les rapports entre rives nord et sud de la Méditerranée, les marchés de la mer Noire, Odessa, Taganrog, prennent, entre 1831 et 1854, une importance décisive.

Les anciens fournisseurs sont progressivement ruinés, que ce soient ceux du Maghreb ou ceux des régions méridionales des péninsules européennes: Andalousie, Mezzogiorno. Le nouveau courant commercial a deux conséquences capitales: une crise au Sud, début d’un décalage économique croissant, d’où naîtra la question méridionale qui grèvera l’avenir de l’Italie, mais aussi – et corrélativement – la prospérité des entrepôts importateurs et redistributeurs du Nord. Ce temps de décadence méridionale voit s’établir les fondements des prochaines dominations économiques. Des pôles de développement se constituent dans les zones privilégiées des rivieras: Barcelone, Marseille, Gênes, dont les ports émergent d’une manière décisive dans les années 1825-1835. Ils deviennent les centres où transitent idées, produits et hommes de toute la Méditerranée.

Aux déplacements traditionnels des pèlerins vers les lieux saints d’Orient, des commerçants fréquentant les grandes foires au carrefour des chemins de terre et d’eau (Beaucaire) s’ajoutent les errances des exilés politiques appartenant aux mouvements libéraux qui secouent, de 1815 à 1851, l’Espagne, l’Italie, la Hongrie, la France. Les sociétés secrètes (Charbonnerie, guelfi ) recrutent parmi les anciens militaires, les fonctionnaires, les bourgeois éclairés, les étudiants mais aussi les disocupati (sans travail) – toujours nombreux dans le monde méditerranéen –, multipliés par le début de la révolution démographique.

Derrière ce théâtre de la politique et de la conspiration, où s’affrontent ultras et libéraux, les rivalités des puissances s’exacerbent. L’intervention française à Alger (1830), la décision d’étendre la conquête (1834-1836) remettent en cause l’équilibre établi en 1815 et modifient les rapports en Méditerranée entre zones chrétienne et musulmane.

Le retentissement de cette attaque dans tout l’Islam pose d’inéluctables interrogations. Comment résister à cet assaut de l’Europe transformée par la révolution mécanicienne? Le réformisme a ses adeptes qui préconisent de se mettre à l’école des conquérants. L’œuvre des beys réformateurs à Tunis, les velléités modernistes du sultan du Maroc, le régime du tanzimat dans l’Empire ottoman sont les tentatives courageuses, émouvantes et vaines d’une rénovation que tout concourt à faire échouer. L’attachement aux formes traditionnelles de la culture porte nombre de musulmans à chercher dans le passé les forces de résistance. Un vaste mouvement naît ainsi, prenant des formes originales suivant les pays, mais toujours faisant appel à la pureté islamique originelle et à l’ardeur de la foi.

Par ailleurs, la révolution des moyens de transport s’impose en Méditerranée. Avec ses bassins étroits, ses îles, elle était particulièrement adaptée aux premiers vapeurs, obligés de charbonner fréquemment. Ils sont d’abord employés pour la manœuvre d’accès aux ports, difficile par les vents de terre, mistral ou tramontane, et pour la traversée des détroits. C’est entre Barcelone et Naples que s’établissent entre 1825 et 1835 les premières lignes régulières. Bientôt apparaissent les liaisons d’une rive à l’autre: du nord au sud (1835, Marseille-Alger) et de l’ouest à l’est (1838, Londres-Gibraltar-Alexandrie). Avec l’établissement dans l’isthme de Suez d’une liaison par caravane, l’installation des Anglais à Aden, c’est la mer Rouge qui est annexée à l’espace méditerranéen. C’est la fin des marines arabes encore vivantes au début du siècle. La prépondérance des grands ports se renforce. Des intérêts matériels grandissants sont en jeu: armateurs, compagnies de chemins de fer, banquiers, exportateurs ont partie liée. Les grandes entreprises, parées de l’idéologie saint-simonienne de l’union de l’Orient et de l’Occident, participent à l’histoire méditerranéenne. Elles jouent un rôle important dans la deuxième phase de la lutte pour l’unité en Italie, qui commence après l’échec de la révolution romantique de 1848: le patriotisme passe désormais par l’économie politique. Le réalisme de Cavour accorde ainsi une place essentielle au développement économique, à l’essor des moyens de transport. Mais l’Italie, trop pauvre pour financer ce programme, est livrée aux rivalités des capitalistes étrangers, comme l’Espagne est abandonnée à la compétition des entreprises françaises et anglaises, comme la Turquie et l’Égypte deviennent les clients préférés des groupes bancaires.

Le percement du canal de Suez est le témoin le plus grandiose de cette action. L’œuvre de Ferdinand de Lesseps, persévérante malgré les difficultés, malgré l’hostilité de la Grande-Bretagne, ne marque pas, comme on l’a dit trop souvent, le début de l’époque de la Méditerranée «débloquée»: c’est au contraire la résultante d’une série de transformations qui lui ont donné une vie nouvelle.

Dans ces années 1850-1870, la Méditerranée «éclate» sous la poussée de l’expansion économique et politique: à l’ouest, où les lignes de navigation vers l’Amérique latine sont créées à partir de Barcelone qui a remplacé Cadix, de Marseille qui fait concurrence à Bordeaux, de Gênes; au sud, où s’est étendue la domination française en Algérie; à l’est, d’où partent des relations multipliées avec l’océan Indien et l’Extrême-Orient.

Si la Méditerranée acquiert une importance internationale nouvelle comme voie de transit et carrefour des relations économiques à grand rayon, elle perd cependant une partie de son originalité. Les grands entrepôts typiques de son ancien commerce maritime – Gibraltar, Malte, Syra – s’étiolent. Sa vie est de plus en plus soumise aux grandes fluctuations économiques et politiques dont l’épicentre est hors de son domaine.

L’unité italienne (1870), la restauration et la stabilisation du régime politique en Espagne (1874), le succès assuré du canal de Suez (1873), le renversement du trend (1873-1874), la crise de l’économie agraire par l’irrésistible concurrence des pays neufs (à partir de 1875-1876) marquent, en quelques années, l’achèvement de cette transformation. La Méditerranée des clientèles et des clans, des petites villes encloses, de l’association millénaire du blé, de l’olivier et des moutons, mais aussi des grands enthousiasmes collectifs portant les philhellènes au secours d’Athènes et les saint-simoniens en Égypte est maintenant révolue.

Au temps du partage colonial (1875-1914)

La volonté britannique d’écarter la France du Nil et la Russie du Bosphore, si nettement marquée durant tout le siècle, s’affirme à l’occasion de la crise orientale, née de la révolte des sujets orthodoxes de l’Empire ottoman (1876-1878). À chaque grande puissance une zone d’influence.

Disraeli, qui avait dès 1875 racheté au khédive Ism ’ 稜l, endetté, ses actions du canal de Suez, se fait céder par la Turquie, pour prix de son appui, l’île de Chypre qui permet de surveiller l’Égypte (juin 1878) et complète la chaîne des places britanniques en Méditerranée. Sans doute le Royaume-Uni doit-il laisser en compensation à la France les mains libres en Tunisie. Mais il parvient à écarter sa rivale de l’Égypte (occupée en 1882-1884) comme il peut arrêter au congrès de Berlin la Russie, déçue dans ses ambitions balkaniques, qui se détourne, pour plus de vingt ans, de la Méditerranée et se lance dans des conquêtes en Asie.

Les années suivantes, le contrôle des débouchés de l’ouest (Maroc) et de l’est (mer Rouge) est l’enjeu de la rivalité franco-anglaise. La Grande-Bretagne rallie les craintes et les ambitions de l’Italie, unifiée, qui pense à l’expansion vers la mer Rouge. L’appui anglais ne fait pas défaut à l’Espagne, qui tient le même rôle d’allié commode, opposé aux ambitions françaises au Maroc (installation espagnole au Río de Oro en 1884). Jouant habilement des suspicions et des amertumes, Londres peut former une «Ligue méditerranéenne» par les accords de 1887 regroupant l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni pour le maintien du statu quo.

La France, isolée, doit renoncer à ses desseins méditerranéens; elle se tourne alors vers l’Afrique noire, l’Asie ou Madagascar. Les accords de 1887 sont le pendant du congrès de Berlin de 1878; ils «gèlent» pour près de quinze ans la politique méditerranéenne, qui ne reprendra une certaine importance dans la diplomatie internationale que dans les années 1900, à l’initiative de l’Allemagne. Les ambitions de cette dernière au Moyen-Orient et les projets de chemin de fer Berlin-Bagdad (1899-1903) provoquent l’inquiétude de la Grande-Bretagne et une révision de sa politique séculaire. Au même moment, les puissances méditerranéennes, qui ont subi des revers dans leur politique coloniale lointaine avec le désastre d’Adoua (mars 1896) pour les Italiens, de Cuba en 1898 pour l’Espagne et la retraite des Français à Fachoda en 1898, reportent leurs ambitions sur les objectifs plus proches de la Méditerranée. Pour Londres, la Méditerranée orientale est, stratégiquement et économiquement, plus importante que la Méditerranée occidentale, à laquelle les Britanniques ont renoncé en laissant les Français occuper l’Algérie et la Tunisie. Pour faire pièce à l’est à la menace allemande, la Grande-Bretagne accepte que soit remis en cause le statu quo à l’ouest à une double condition: que le détroit de Gibraltar reste sous sa surveillance, que le régime douanier du Maroc ne soit pas modifié. Les accords franco-anglais de 1904 annoncent le protectorat français sur l’empire chérifien (1912). Désormais, la puissance britannique s’appuie, pour quinze ans, sur la France, qu’elle soutient pendant les crises d’Algésiras et d’Agadir et qui, après l’accord naval de 1912, doit assurer la garde de la Méditerranée. Les accords franco-italiens (1901-1902) préludent à l’occupation italienne de la Libye (1911-1912). Parallèlement, la Grande-Bretagne, que la Turquie a déçue, soutient contre celle-ci les nationalismes arabes dont les manifestations se multiplient entre 1911 et 1914.

Les mutations sociales et économiques

L’influence de l’Europe, directe (en Algérie, en Tunisie et en Égypte) ou indirecte, se marque dans tous les paysages de la Méditerranée islamique. L’extension des cultures commerciales, la vigne en Algérie, l’olivier en Tunisie, le coton en Égypte, la construction de grands barrages, de routes, de voies ferrées portent en eux de profondes mutations sociales et psychologiques. Confrontées à l’économie moderne, les structures traditionnelles s’effondrent. Les villes neuves, animées par une activité économique étrangère, attirent les ruraux. Le monde juif méditerranéen, longtemps soumis, s’émancipe. L’ambition des classes moyennes (intellectuels, bourgeois du négoce) est à la mesure de ce bouleversement. Elle s’impatiente de la domination, ouverte ou masquée, de l’étranger. Le nationalisme arabe et islamique est une nouvelle force historique dès le début du siècle.

L’équilibre économique méditerranéen s’est aussi profondément modifié. Privé de charbon, le bassin méditerranéen est déserté par les grandes industries: l’axe métallurgique de l’Europe passe largement au nord. Zone de colonisation de l’Europe industrielle, il est devenu tributaire des importations anglaises de combustible, tributaire aussi pour son équipement des capitaux extérieurs. La crise du phylloxéra, les importations de céréales d’Amérique, de laine d’Australie, des oléagineux tropicaux ont sapé les fondements de son économie agraire: la vigne, le blé, le mouton, l’olivier. Le malaise rural a surtout frappé l’Andalousie, le Mezzogiorno, travaillés par des mouvements paysans, et a poussé sur les chemins de l’émigration des centaines de milliers de cultivateurs qui sont allés vers les villes ou à la recherche de terres neuves en Tunisie, en Oranie, en Amérique latine (on compte, en 1906, 700 000 émigrants italiens, 300 000 espagnols).

Cependant, dès le début du siècle – au plus fort de cette crise des structures économiques – apparaissent les éléments qui annoncent l’avenir: l’électricité, qui permet une rapide industrialisation du nord de l’Italie, le pétrole, en Iran, puis dans la région de Mossoul (Irak).

Nationalismes et grandes puissances (1914-1970)

Par son choix, la Turquie, entrée en guerre au côté des empires centraux, interdit les communications entre les alliés occidentaux et la Russie, et provoque l’expédition des Dardanelles. Sur mer, les opérations navales sont réduites, en raison de la faiblesse de la flotte austro-hongroise, à la lutte entre les sous-marins allemands – nombreux à partir de 1916 – et les convois alliés. Au Moyen-Orient, la révolte arabe fait surgir avec T. E. Lawrence le mirage d’une prochaine indépendance et de la renaissance de la nation arabe. Espoirs déçus par le règlement de la paix, dont les vainqueurs entendent se réserver les fruits.

D’une guerre à l’autre (1918-1942)

Mais, disparue la menace allemande, écartée la Russie, l’antagonisme franco-anglais se ranime à propos de la dévolution des possessions turques. Le Royaume-Uni, plus que jamais, juge indispensable de contrôler la Méditerranée orientale, foyer de forces vives du monde arabe, pour assurer aussi bien la sécurité des liaisons dans l’empire britannique que le ravitaillement en pétrole de la Home Fleet. Elle finit par laisser à la France le mandat sur la Syrie et le Liban, mais s’assure celui de la Palestine, de la Jordanie, de l’Irak. L’Italie, exclue du partage, et qui n’a rien eu des colonies allemandes, dénonce la «victoire mutilée», s’abandonne au fascisme, entreprend, non sans certaines connivences britanniques, une campagne de revendications coloniales qui vise essentiellement la France. Ainsi semble-t-on être revenu aux traditions de la fin du XIXe siècle. Mais les conditions économiques et politiques ont changé. La Méditerranée, fiévreusement agitée par la montée des nationalismes, s’adapte difficilement au monde économique moderne. La poussée démographique rend de plus en plus précaire l’équilibre entre populations et subsistances. Le nombre d’habitants en Afrique du Nord passe d’environ 12 millions en 1920-1921 à près de 15 millions en 1936, s’accroissant de 25 p. 100 en quinze ans; dans le même temps, la production agricole n’augmente que de 15 p. 100. La dictature et l’autarcie apparaissent à certains pays (Turquie, Italie) comme la seule issue aux difficultés. L’industrialisation ne se développe qu’irrégulièrement, gênée par le manque d’énergie et, tout autant, par les structures sociales ou les régimes politiques.

Les fastes de la célébration du centenaire de l’expédition d’Alger en 1930 masquent mal un malaise que la crise économique mondiale accentue les années suivantes. La «génération» de 1930 prend conscience de la fragilité des dominations et des prospérités. Elle cherche dans le nationalisme une réponse à son trouble. L’Égypte, dès 1922, contraint la Grande-Bretagne à reconnaître son indépendance nominale. La révolte d’Abd el-Krim au Maroc (1925-1926), le soulèvement druze, la résistance libyenne à la reconquête italienne annoncent un renversement décisif. L’Italie, allant à contre-courant, se lance dans la dernière des guerres de conquête coloniale, s’empare de l’Éthiopie (1936), puis annexe l’Albanie (1939): pourtant, l’ère où la Méditerranée était dominée par l’Europe touche à sa fin; cette fin va être hâtée par la Seconde Guerre mondiale.

Triomphe précaire des Britanniques (1942-1956)

La guerre marque, très vite, l’écart existant entre les ambitions italiennes et les ressources réelles du pays. Mussolini doit abandonner son espoir de guerre parallèle en Afrique et dans les Balkans. Ses déboires l’obligent à faire appel au secours allemand. Mais la Méditerranée n’a jamais été pour Hitler qu’un secteur secondaire par rapport au Lebensraum oriental. Les États-Unis considèrent aussi que c’est en Europe occidentale que la décision interviendra. La France, militairement éliminée en 1940, s’efforce de maintenir sa présence en Afrique du Nord et en Syrie; mais son rôle n’est plus que défensif. La Grande-Bretagne seule possède une politique méditerranéenne cohérente et suivie, fondée sur une longue tradition, des intérêts territoriaux, économiques et sur la crainte de voir l’U.R.S.S. reprendre à son compte les anciennes visées tsaristes. La Grande-Bretagne redevient entre 1941 et 1947 la maîtresse du jeu. Elle parvient à sauvegarder toutes ses possessions, y compris Malte. Elle arrive à faire créer un second front par le débarquement en Afrique du Nord (8 nov. 1942), puis en Italie (mars 1943). Elle est, au lendemain du conflit, la principale bénéficiaire de la guerre méditerranéenne face à l’Italie ravagée, aux Balkans déchirés, à l’Espagne exsangue (1936-1938). Son triomphe est précaire. Sa puissance, qui doit bientôt s’effacer devant celle des États-Unis et de l’U.R.S.S., affrontés dans la guerre froide, est menacée par la vague des revendications du nationalisme arabe qu’elle ne contrôle plus.

De jeunes États face aux États-Unis et à l’U.R.S.S. (1956-1970)

Le nationalisme islamique et arabe s’exacerbe dans l’opposition entre Soviétiques et Américains, les rivalités pétrolières, l’hostilité au sionisme qui, relancé par la déclaration Balfour (1917), avec la création sanglante de l’État d’Israël (1948), plante une écharde dans le corps musulman. La décolonisation commence dans le bassin oriental de la Méditerranée et gagne progressivement le Maghreb: indépendance de la Syrie, de l’Égypte, de la Libye, de la Tunisie, du Maroc, de l’Algérie enfin.

La décolonisation souligne la relève des anciennes dominations par de nouveaux impérialismes. La VIe flotte américaine s’installe en Méditerranée, où pénètrent, de plus en plus nombreux, les navires soviétiques. Devant ces grandes puissances, les jeunes nations sont parfois tentées de se rapprocher de l’ancienne métropole à laquelle les attachent – au-delà des antagonismes – des liens culturels, un passé récent commun, des sentiments ambigus. Ainsi la Méditerranée revient-elle au cœur des rivalités internationales et de leurs nouvelles formes – culturelles, économiques, idéologiques.

Le monde méditerranéen n’est pas seulement le théâtre de débats entre puissances voisines ou lointaines. Il est profondément ébranlé par des forces propres. L’affrontement des jeunes patriotismes, à la fois fiers de leur appartenance à un ensemble culturel plus vaste – arabisme, islamisme, judaïsme – et jaloux de leurs particularités nationales, menace un équilibre précaire. Les nouvelles industries font de nouveau basculer vers ses rivages le poids économique. Le pétrole, brusquement, donne valeur aux déserts, porte au niveau des plus riches les pays hier les plus pauvres. La Méditerranée possède une des populations les plus jeunes du monde. La «mère de la civilisation» se trouve ainsi placée au cœur des mutations du monde moderne.

Rupture des équilibres traditionnels et tentatives de rapprochement

Les forces de dissociations se sont affirmées, accélérant le déclin des anciennes hégémonies, entraînant la rupture des équilibres traditionnels. Poids du passé et forces de l’avenir s’affrontent. Le bouleversement démographique est le fait essentiel. La fracture démographique s’accentue entre le Nord et le Sud dans trois domaines: accroissement de l’écart démographique entre les pays musulmans et les autres États, quel que soit leur régime sociopolitique, altération des courants migratoires, accélération du rythme de l’urbanisation.

À l’exception de l’Albanie et de la Turquie, les pays de la rive nord sont tous entrés dans une nouvelle phase démographique. Le déclin de la fécondité a été pour eux le plus rapide du monde, particulièrement pour ceux où elle s’était maintenue relativement élevée jusqu’aux années 1970.

À l’inverse, les pays arabo-musulmans forment du Maroc à la Syrie un bloc homogène caractérisé par une croissance démographique contraignante et classant certains d’entre eux parmi ceux qui ont le plus fort accroissement mondial. La population totale des pays d’Afrique du Nord

(Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte), estimée à 22 millions en 1900, atteignait 124 millions en 1992: plus de cinq fois plus.

Au moment où se creusait l’écart dans la pression démographique se modifiaient les flux migratoires. Les migrations du travail Sud-Nord se sont brusquement taries par l’effet conjugué de la crise économique et des mesures de limitation, sinon de refoulement (Allemagne), adoptées par les pays de l’Europe industrialisée. Le mouvement Sud-Sud n’a que partiellement remplacé ce courant. La Libye, les pays arabes producteurs de pétrole du Proche-Orient ont été de nouveaux pôles d’attraction, et l’Égypte notamment tire grand parti des remises de ses émigrés. Mais la capacité d’accueil est moindre. La crise de la production pétrolière a restreint considérablement à son tour ce mouvement.

Contrairement aux minorités traditionnelles ou au peuplement de la colonisation, ces émigrés sont peu ou mal intégrés aux populations des pays d’accueil. L’évolution semble ainsi aller à l’encontre de ce qui avait été, au cours des siècles, une des caractéristiques et sans doute une des forces des pays méditerranéens: malgré les conflits qui les opposaient et les ravageaient, ils avaient constamment maintenu des liens humains et conservé de fortes minorités religieuses ou ethniques qui participaient à la vie générale. L’existence d’États multi-ethniques, la coexistence dans la même entité politique de communautés de langues et de cultures différentes avaient perduré à travers tous les accidents de l’histoire. La diaspora juive avait notamment essaimé d’est en ouest des communautés à la fois très particulières et adaptées à leur milieu d’accueil; les Grecs étaient établis dans tout l’espace méditerranéen et formaient dans les territoires ottomans des ensembles riches et actifs. Ces communautés ont toutes disparu. Les derniers Grecs ont quitté la Turquie en 1966, les communautés millénaires de juifs ont abandonné l’Afrique du Nord ou l’Égypte. Les déchirements dramatiques du Liban remettent en question le contrat communautaire qui fondait la nation. Le conflit de Chypre montre non seulement l’échec de la coexistence, mais celui même de la partition. Cette tendance au monolithisme ethnique et culturel est un des phénomènes les plus importants et, peut-être, le plus dramatique de l’histoire récente des pays méditerranéens.

Mais c’est l’explosion urbaine qui est le signe le plus visible des mutations démographiques et sociales. Les nouvelles mégapoles du Sud, îlots de modernité, sont en majeure partie extraverties, sans influence sur l’arrière-pays. Ces immenses cités au développement anarchique concentrent la pauvreté et le chômage endémique. Cette population permanente s’accroît temporairement par les migrations du tourisme qui ont pris en quelques années une ampleur considérable. Longtemps, il a paru être, comme l’industrialisation, une des solutions au sous-développement, soit des régions méridionales de l’Europe, soit des pays du sud de la Méditerranée. Du Languedoc-Roussillon à la Costa Brava, de l’Andalousie à la Sardaigne, en Tunisie comme dans les îles grecques se sont multipliées les installations hôtelières. En Corse, le nombre de touristes est passé de 34 000 en 1967 à plus d’un million dix ans plus tard. Aux Baléares, le phénomène a pris de telles dimensions qu’on a parlé de «baléarisation» pour désigner une économie entière dominée par le tourisme.

Si, au niveau global des comptabilités nationales, les conséquences sont favorables, les retombées locales offrent un bilan beaucoup moins positif. Certains inconvénients sont manifestes: distorsion croissante entre côte et arrière-pays, ruine des activités traditionnelles, faible création d’emplois... Le tourisme a accéléré le processus de dépeuplement rural et de concentration urbaine. Il pose, notamment dans les îles, le redoutable problème de l’alimentation en eau et du difficile choix de son usage: industriel, agricole, touristique.

La concentration de la population, les choix industriels souvent hasardeux, certaines réformes agraires mal préparées ou appliquées ont engendré, avec la poussée démographique, un grave déséquilibre alimentaire. Déséquilibre croissant qui est pour les pays du Sud le plus angoissant des problèmes pour l’avenir à moyen terme. L’ancienne autosuffisance alimentaire a partout disparu. Les importations sont de plus en plus lourdes pour les États, les subventions des produits nourriciers de base de plus en plus insupportables pour les budgets nationaux. Toute tentative de les réduire entraîne des troubles (émeutes de la faim du Maroc et de Tunisie, troubles sanglants d’Algérie). En 1986, trois pays seulement sur les dix-huit pays méditerranéens avaient une balance agro-alimentai re excédentaire (la France et la Turquie, et très faiblement l’Albanie).

Le déséquilibre va croissant. Depuis le milieu des années 1970, il s’est accru de 10 p. 100 pour l’Égypte, de 21 p. 100 pour l’Algérie, de 22 p. 100 pour le Maroc, de 24 p. 100 pour le Liban. De 1980 à 1982, le flux des exportations agricoles des pays riverains de la Méditerranée a été en moyenne de 20 à 25 milliards de dollars, celui des importations avoisinait 50 milliards. L’ampleur de ce déficit général fait du bassin méditerranéen le principal importateur d’aliments du monde. En 1975, les achats de céréales ont atteint 20 millions de tonnes, en 1982 ils dépassaient les 30 millions. Ce déficit pose pour l’avenir un problème essentiel. Il remet en cause les politiques agraires, les choix économiques de la décennie précédente, les équilibres commerciaux et financiers.

L’évolution du produit national brut des différents États riverains reflète, depuis 1973, les profondes altérations produites successivement par le boom pétrolier, les crises alimentaires, l’effondrement de la rente pétrolière et les difficultés de l’industrialisation.

Stratégie des puissances et zones conflictuelles

C’est sur ce fond de transformations structurelles des sociétés et des économies méditerranéennes que s’est inscrite la stratégie des puissances.

À l’opposition des zones géo-économiques s’ajoutent les conflits hérités de l’histoire, aiguisés par les affrontements idéologiques. La lutte entre Palestiniens et Israéliens est devenue un élément fondamental de la situation méditerranéenne, celui qui opère les clivages diplomatiques internationaux. Après la guerre israélo-égyptienne de 1975, l’écart s’est accentué entre les pays arabes modérés et les pays du «front du refus». Poursuivant avec une grande persévérance la politique des «petits pas» lancée par Henry Kissinger, les États-Unis ont tenté dès l’automne de 1974 d’obtenir des accords intérimaires et partiels devant progressivement conduire à la paix entre les deux parties. Les accords de Camp David marquent le sommet de cette politique. La diplomatie égyptienne s’est efforcée de concilier ce désengagement et la politique de l’arabisme; sans grand succès.

La politique de déstabilisation du colonel Kadhafi, les effets du conflit entre l’Irak et l’Iran et sa portée idéologique (affrontement de l’intégrisme et du «modernisme»), le conflit du Sahara occidental, derrière lequel se lit l’opposition entre le Maroc et l’Algérie, ont faussé le jeu de la diplomatie traditionnelle. À l’Ouest, la politique de regroupement maghrébin, le rêve du Grand Maghreb uni, se trouve fortement hypothéquée. À l’Est, les ambitions syriennes, l’effondrement du Liban ont marqué le déclin définitif d’influences séculaires.

Les «rivalités et litiges» gréco-turcs entretiennent entre les «forces ennemies» un lourd contentieux: Chypre, exploitation de la mer Égée, influences régionales réciproques, minorités...

La Méditerranée que l’on devait «soustraire à la rivalité des supergrands» (déclaration d’avril 1972), que les Non-Alignés voulaient transformer en «lac de paix, de stabilité et de coopération» (Alger, 1973), qui devait devenir une «zone de confiance et de coopération» (Belgrade, 1977) n’a cessé, au fil des dernières années, de concentrer les armements. Elle est devenue, dans le monde, le premier marché d’importation d’armes lourdes et a reçu, entre 1978 et 1987, plus de 40 p. 100 des armes vendues par le commerce international. Dans la «tourmente stratégique», elle est, à la périphérie des deux blocs, une des principales zones où s’exacerbent les tentations de régler militairement les problèmes fondamentaux de l’évolution interne de certains États riverains. À la fracture stratégique est-ouest, à l’évolution différente du Nord et du Sud s’ajoutent les difficiles ententes Sud-Sud.

Une difficile coopération

Pendant la décennie 1970-1980, les pays méditerranéens du Sud ont trouvé dans la coopération organique avec la Communauté économique européenne un des éléments essentiels de leur développement économique. La Communauté s’était en effet résolument engagée dans une politique de «relations globales» avec eux. Dès 1964, des accords d’association étaient signés avec Israël, en 1969 un accord intervenait avec le Maroc, en avril 1971 avec Malte, en juillet 1973 et juin 1978 avec Chypre. Une convention de libre-échange élargit les relations avec Israël et est complétée par des protocoles financiers (1970 et 1975). Avec les pays du Maghreb, de nouveaux accords étaient signés en avril 1976 ainsi qu’avec les pays du Machrek en janvier 1977 (Égypte, Jordanie, Syrie) et en mai 1977 (Liban...).

L’efficacité d’une telle politique se lit dans quelques chiffres: Israël, dans les années

1980, a fait plus de 40 p. 100 de son commerce avec la Communauté; Chypre donnait à celle-ci plus de 45 p. 100 de ses exportations totales (60 p. 100 pour les seuls produits agricoles); la Tunisie y trouvait le débouché de la moitié de sa production d’huil e d’olive, etc. Toutefois, depuis 1980-1981, ces bénéfices semblent remis en cause et un nouveau cours éloigne progressivement Nord et Sud. De sérieuses menaces compromettent l’avenir de cette coopération et par là des secteurs essentiels de la vie économique de certains pays. Des aménagements successifs pour défendre l’intérêt des membres de la Communauté n’ont cessé de grignoter des avantages consacrés aux partenaires. L’élargissement de la Communauté à la Grèce, l’entrée dans le Marché commun de l’Espagne et du Portugal ont avivé difficultés et craintes. L’Espagne apparaît comme un «colosse agricole méditerranéen» qui rendra, pour presque toutes les productions, l’Union européenne autosuffisante avec un risque de blocage pour certaines exportations clés des États du Sud.

Le dialogue euro-arabe, grand dessein du milieu des années 1970, subit les mêmes vicissitudes. La première session de la Commission générale du Dialogue européen s’était ouverte à Bruxelles, en mai 1976, sur l’affirmation de la volonté d’entretenir entre les deux rives de la Méditerranée une «coopération d’un nouveau style». Les rencontres ultérieures, les colloques multiples définissent les objectifs prioritaires, envisagent un certain nombre de créations, notamment dans le transfert de technologies, dans la coopération commerciale. Le dialogue s’enlise dans l’amertume, les griefs réciproques, le soupçon d’arrière-pensées, ou s’embourbe dans la logomachie des bonnes intentions. Le constat de l’échec s’impose dès 1987, «le dialogue euro-arabe ne laisse guère plus d’espoir».

La recherche d’une cohésion maghrébine ne rencontre, malgré les efforts divers et répétés, que peu de succès. Sans doute la signature du traité de concorde et d’amitié entre l’Algérie et la Tunisie (juin 1983) s’accompagne-t-elle d’un rapprochement entre l’Algérie et le Maroc. Les projets d’intensification des rapports économiques en sommeil depuis le début des années 1980 ont repris. Il s’agit là plus encore de tendances que de réalisations. Il reste à surmonter le difficile obstacle du Sahara occidental. Un rapprochement paraissait cependant s’esquisser, étape dans la réalisation de la conférence des États de la Méditerranée occidentale proposée par la France et dont le principe a été adopté par les six pays concernés en mars 1983 (Algérie, Maroc, Tunisie, France, Espagne, Italie). Le projet, repris ici et là, reste toujours du domaine du vœu. Dans les Balkans et la mer Égée, de même, l’idée progressait lentement d’un regroupement régional. Le rapprochement entre la Grèce et la Turquie, amorcé en 1987, s’est confirmé en 1988 malgré la persistance des méfiances réciproques, la complexité du problème chypriote, les réticences des opinions publiques.

L’atténuation de l’affrontement des deux grands, suivie de l’effacement politique, puis de l’éclatement de l’U.R.S.S., le remodelage enfin des structures politiques de l’Europe orientale posent en termes nouveaux, dans les années 1990, les problèmes méditerranéens. Leur dimension internationale s’estompe, cependant que leur aspect spécifique augmente.

Le devenir de la Méditerranée

Deux conflits majeurs pèsent sur l’avenir politique: la perpétuation de la question palestinienne, les déchirements de l’ex-Yougoslavie. Nul ne peut prévoir leur issue, ni les conséquences imminentes et à long terme de leur règlement éventuel.

En revanche, les données de problèmes structurels communs à l’ensemble méditerranéen perdurent, entraînant un mélange d’espoir et d’inquiétude.

La Méditerranée est-elle la mer perdue que menacent impitoyablement la pollution, la déculturation due aux invasions touristiques? Ses pays riverains sont-ils condamnés à n’être que des rivaux, effrayés les uns par l’explosion démographique de leurs voisins, les autres par l’impitoyable domination économique et culturelle des plus munis? Il est vrai que la Méditerranée des années 1980 au réveil amer des réalités se retrouve moins unie que jamais. La double fracture entre l’Ouest et l’Est, entre le Nord et le Sud s’est élargie. Les évolutions différentes s’accentuent. Le déclin des idéologies a brisé des espérances, rendu plus âpres les politiques et plus acharnées les rivalités internationales. En cette montée des périls, il semble que, timidement, les attitudes conscientes et réalistes l’emportent sur la croyance en la vertu des formules. Les difficultés et les contradictions du monde méditerranéen s’accusent. Les déséquilibres démographiques entre Nord et Sud, Ouest et Est ne s’infléchissent point, mais s’aggravent, comme entre intérieur et littoral. La littoralisation aspire les forces vives des cantons ruraux, appauvris par une dégradation rapide des sols. Les cités, qui firent l’âme de la civilisation méditerranéenne, disparaissent, rongées par la désertion ou la concurrence des mégapoles. Celles-ci s’enflent en banlieues démesurées, accumulant les problèmes sociaux, humains et politiques.

La question de l’eau, au cœur de l’avenir méditerranéen, contraint de plus en plus à des choix drastiques entre les usages agricoles, industriels et le tourisme. Face aux regroupements nécessaires, mais souvent mal préparés ou téléguidés par des capitales lointaines ou des commissions technocratiques, le cantonalisme resurgit avec une violence qui engendre d’autres violences. Parmi les éléments de profond pessimisme apparaissent quelques espoirs. Malgré les intégrismes et les chauvinismes, le domaine culturel est celui où se dessinent des convergences, s’établit le début d’un dialogue et où semblent devoir s’amorcer le plus aisément des entreprises communes. Sans doute parce que cette recherche apparaît comme de moindre engagement et que le flou du langage permet d’esquiver parfois les points de contestation; mais aussi parce qu’elle répond incontestablement à une attente profonde des populations méditerranéennes. Les tentatives ont emprunté des voies diverses.

Le désarroi porte souvent aux rêves. Peut-on penser sauver la Méditerranée en la considérant comme le cœur du monde de demain, en voulant y trouver les sources d’une renaissance d’une humanité en proie à des problèmes de plus en plus contraignants, mais universels? Les initiatives multipliées sont souvent plus brouillonnes que positives, et parfois contradictoires. Ici, on rêve de repli, là, on pense ouverture. Ici, on imagine des Andalousies, refuges des traditions. Là, on envisage des technopoles «pointes de progrès». Ce bouillonnement de recherches et de réflexions témoigne du sentiment des possibilités de dialogue, de quête de nouvelles valeurs. C’est dans l’association entre la volonté d’échanges culturels et des opérations très ponctuelles que se trouve la voie étroite d’une coopération possible. Certes, la Méditerranée n’est plus la «mère» du monde, ni même la principale zone d’intérêt européen comme au XIXe siècle. Elle a perdu ses règles propres originales, a vu s’intensifier ses oppositions et ses disparités. Elle n’en reste pas moins porteuse de valeurs culturelles, grosse de potentialités humaines, riche d’éléments contradictoires mais complémentaires.

La grande mission d’une Méditerranée, lieu de meilleure compréhension et de plus juste coopération, ne peut s’accomplir sans la foi mais moins encore sans le sens des réalités. La tâche est difficile et longue. Et le temps est peut-être mesuré face à la montée des périls.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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